Pourquoi cet article
Lundi 5 octobre, vers 12 h 30, la façade de la crèche municipale d'Artois, à Planoise, est touchée par un tir de mortier d'artifice. Les 35 enfants sont confinés. Personne n'est blessé.
Dans les heures qui suivent, Ludovic Fagaut, maire de Besançon, publie sur Facebook un texte qui relie les faits au mouvement lycéen et condamne « les partis et responsables politiques qui soufflent sur les braises, notamment à l'extrême gauche ». Le post dépasse 640 réactions, 250 commentaires, 130 partages.
Le lendemain soir, sur LCP, Laurent Croizier, député du Doubs et membre de la majorité municipale, estime qu'« être spectateur, pousser les uns ou les autres à casser, c'est déjà être complice », et vise « les députés de la France insoumise qui mettent de l'huile sur le feu ». LCP en tire un extrait de 58 secondes.
Deux élus du même camp, à vingt-quatre heures d'intervalle, désignent une famille politique. Ni l'un ni l'autre ne cite un fait, un nom, une déclaration. Voilà ce que j'ai vérifié, puis ce que j'ai lu sous le post du maire, et ce que j'en tire.
Les deux premières parties sont un fact-check : verdicts sourcés, applicables à n'importe quel camp. La fin est une prise de position, signalée comme telle.
Qui écrit
Ludovic Fagaut (LR) est maire de Besançon et président de Grand Besançon Métropole depuis mars 2026.
Laurent Croizier (MoDem, groupe Les Démocrates) est député de la 1ʳᵉ circonscription du Doubs depuis 2022 et conseiller municipal dans la majorité de Ludovic Fagaut depuis mars 2026. J'ai déjà analysé un de ses posts dans « On s'en fout de votre politique nationale ».
Ce contexte n'invalide rien. Il dit seulement d'où chacun parle.
Ce que j'ai fait
- Relevé du texte intégral du post Facebook, le 6 octobre au soir.
- Téléchargement de l'extrait LCP (
yt-dlp) et transcription horodatée (Whisper, modèlemedium). - Identification de l'émission d'origine : Chaque voix compte, LCP, mardi 6 octobre 2026, 19 h 32, séquence « La question qui fâche : casseurs, tous à la caisse ? ».
- Lecture de la presse qui a interrogé la police : France 3 Bourgogne-Franche-Comté, BFMTV, macommune.info, Plein Air.
- Lecture des commentaires visibles sous le post.
Ce que dit la police
France 3 a interrogé la police nationale. Trois éléments :
- La police confirme « un impact de tir de mortier d'artifice », sans préciser le nombre de projectiles.
- Aucun témoin n'a pu être identifié.
- L'accident n'est pas écarté.
Une analyse de la vidéoprotection est annoncée. À la date de cet article, aucun résultat n'est public.
Un « mortier », dans ces faits divers, est un mortier d'artifice : un tube qui projette une bombe de feu d'artifice. Ce n'est pas une arme de guerre. Ce n'est pas non plus un jouet : les gros calibres blessent, et un CPE de Dole a été touché par un tir le 1er octobre, sans blessure. Les deux photos publiées par le maire montrent de petites marques sur le bardage.
Les verdicts — le post de Ludovic Fagaut
1. « La crèche d'Artois a été visée par plusieurs tirs de mortiers. » ⚠️ PARTIELLEMENT VRAI. L'impact est confirmé par la police. Mais elle parle d'« un impact », sans nombre de tirs, et n'écarte pas l'accident. « Visée » affirme une intention que personne n'a établie. Sources : France 3 BFC, 5 octobre ; post du maire.
2. « Nos 12 agents ont mis en sécurité les 35 enfants en seulement 2 minutes. » ✅ VRAI pour le confinement, confirmé par la presse. Les chiffres (12 agents, 2 minutes) ne viennent que de la mairie. Rien ne les contredit, et le travail des agents mérite d'être salué.
3. « Depuis le début des mouvements violents impliquant des lycéens […], nous constatons l'usage répété de ces mêmes mortiers. » ⚠️ PARTIELLEMENT VRAI. Des tirs de mortiers d'artifice sont bien rapportés en marge des blocages : Victor-Hugo, Jules-Haag, un mortier saisi à Condé le 1er octobre. Mais « ces mêmes mortiers » suggère un lien avec la crèche que rien n'établit : pas d'auteur, pas de témoin, pas d'enquête conclue. Sources : Plein Air, 1er octobre ; L'Appel, 2 octobre.
4. « Certains groupes issus de mouvances militantes radicales ont recours à des actes de plus en plus violents. » 🔍 À VÉRIFIER. Le 1er octobre, le préfet du Doubs, Rémi Bastille, écrivait que « des incidents ont parfois été provoqués par des groupuscules cherchant la confrontation avec les forces de l'ordre ». Il ne parlait ni de mouvance militante ni de parti. Aucune source publique ne rattache les interpellés (61 dans le Doubs le 1er octobre, une vingtaine le 2, surtout des mineurs) à une organisation politique. Le même jeudi 1er octobre, le maire appelait lui-même « au refus de l'amalgame entre casseurs et manifestants ». Sources : préfecture du Doubs, citée par macommune.info, 1er octobre ; Tout Montbéliard, 1er octobre ; ICI Besançon ; L'Appel, 2 octobre.
5. « Tirer des mortiers en direction d'une crèche où se trouvent des enfants. » 🔍 À VÉRIFIER. « En direction de » suppose qu'on a visé. La police n'écarte pas l'accident. Si l'enquête établit l'intention, la phrase sera juste. Aujourd'hui, elle anticipe.
6. « Nous condamnons également les partis et responsables politiques qui soufflent sur les braises, notamment à l'extrême gauche et chez certains de leurs partenaires. » 🔍 INVÉRIFIABLE TEL QU'ÉCRIT. Aucun parti nommé, aucun élu nommé, aucune déclaration citée. On ne peut ni confirmer ni infirmer une accusation qui ne dit pas qui elle vise. C'est sa force sur un réseau social, et sa faiblesse devant un lecteur exigeant. Séverine Véziès (LFI) a répondu dans la presse en condamnant l'acte et en rappelant que « des jeunes se mobilisent pour de vraies revendications ». Sources : post du maire ; France 3 BFC ; BFMTV.
Une accusation sans nom, dans une ville où les noms sont connus. Le verdict 6 ne dit pas qui le maire vise, parce qu'il ne le dit pas lui-même. Mais le contexte local est documenté. Le 24 septembre, en conseil communautaire, Ludovic Fagaut déclarait : « à partir du moment où on prête allégeance à l'extrême gauche et à la France insoumise, ça n'a pas sa place dans un exécutif », et Laurent Croizier le remerciait de « l'avoir rappelé » (voir « On s'en fout de votre politique nationale »). Le 30 septembre, Laurent Croizier publiait un extrait visant une élue de la liste d'union avec LFI. Le 5 octobre, « l'extrême gauche et certains de leurs partenaires » ne désigne donc pas un inconnu pour un lecteur bisontin. Séverine Véziès (LFI) s'est d'ailleurs sentie concernée au point de répondre dans la presse.
Je n'écris pas que le maire visait telle ou telle élue : je ne connais pas son intention. J'écris que l'accusation sans nom ne protège personne. Elle permet à son auteur de garder l'accusation sans en porter la preuve, et laisse les lecteurs mettre les noms. Les commentaires montrent qu'ils le font.
Sur LCP, le cas est différent. Laurent Croizier y vise « les députés de la France insoumise », face à une députée LFI : des parlementaires, pas des élues municipales.
7. « La Ville de Besançon portera plainte. » ✅ VRAI (annoncé). La plainte est un acte normal et attendu.
Les verdicts — Laurent Croizier sur LCP
8. « Être spectateur, je suis désolé, être spectateur, pousser les uns ou les autres à casser, c'est déjà être complice. » (0:05–0:13) Ce n'est pas un fait, c'est une position juridique, et c'est le cœur du débat. La séquence porte sur le projet de loi « casseurs-payeurs » : toute personne ayant participé « sciemment » à un groupement violent serait tenue solidairement aux réparations, jusqu'à 10 000 €, sans qu'il soit nécessaire de prouver qu'elle a cassé. La phrase de Laurent Croizier enchaîne, sans les séparer, deux situations que le droit distingue : regarder et inciter. Selon qu'on entend « être spectateur, [c'est-à-dire] pousser à casser » ou « être spectateur, [ou] pousser à casser », elle vise l'incitation ou la simple présence. Le journaliste le relance aussitôt : « Comment vous déterminez qu'un spectateur va pousser des casseurs à casser ? » Réponse : « C'est évidemment la justice qui se prononcera. »
Dans sa lecture la plus large, celle que le tweet de LCP a diffusée, elle va plus loin que le texte qu'elle défend. Le projet de loi ne vise pas le spectateur en tant que tel. Il vise deux situations : la participation sciemment à un groupement qui prépare des violences, et le maintien dans un attroupement après une sommation de dispersion motivée par des violences (voir plus bas). « Être spectateur, c'est déjà être complice » n'est donc pas le droit proposé. Mais le second régime s'en approche plus qu'on ne le croit : la personne qui reste après la sommation est réputée savoir. Sources : LCP ; Public Sénat, 5 octobre 2026.
Mise à jour du 7 octobre, après visionnage de l'intégrale (corrigée le 8 octobre). La question qui précédait la phrase était : « Pourquoi ne pas s'arrêter aux casseurs ? Pourquoi faire payer aussi celui qui était à côté ? » (43:18). Dans ce contexte, la réponse de Laurent Croizier se comprend au sens large : celui qui était à côté est concerné. Plus tard, quand il défend le texte en expliquant qu'il « permet de mettre en cause les complices de ceux qui cassent », c'est Danièle Obono qui lui oppose : « Pas quand on est un passant dans la rue. Ça n'a aucun sens. » (51:44). Laurent Croizier reprend ensuite sur l'« effet de dissuasion » du texte, sans revenir sur la distinction entre le passant et le complice.
Correction du 8 octobre. Dans une première version de cette mise à jour, j'avais attribué à Laurent Croizier la phrase « Pas quand on est un passant dans la rue », et je l'avais portée à son crédit. Elle est de Danièle Obono. La transcription automatique ne distingue pas les voix ; une réécoute attentive l'a établi. Je m'en excuse auprès des lecteurs : j'avais prêté à Laurent Croizier une nuance qu'il n'a pas exprimée.
9. « Ces casseurs sont… comme les députés de la France insoumise qui mettent de l'huile sur le feu… des tracts ambulants pour le Rassemblement national. » (0:48–0:58) ⚠️ SANS SOURCE, MAIS CONTREDIT EN DIRECT. Ni dans l'extrait ni dans l'intégrale, Laurent Croizier ne cite un propos ou un député précis. Danièle Obono, présente sur le plateau, a pu répondre (46:31) : « On entend là une remise en cause totale de l'État de droit, des libertés fondamentales, en plus de l'instrumentalisation politicienne […]. Bien sûr, la France insoumise est coupable de tout. » Elle ajoute que le Code pénal permet déjà d'identifier et de sanctionner les auteurs, et que le texte « punit collectivement des gens sous l'art du soupçon ». Juste avant elle, Michaël Taverne (RN) avait parlé « d'individus, pour la plupart issus de l'ultra-gauche, soutenus par la FI » (45:23), sans source lui non plus. Source : LCP, Chaque voix compte, 6 octobre 2026, intégrale.
Le même jour, quelques heures plus tôt : les questions au gouvernement. Laurent Croizier y pose une question au ministre de l'Éducation nationale (QAG du 6 octobre, 1:09:11). Son ton est très différent de celui du soir :
« Les députés démocrates ne confondent pas cette jeunesse qui s'exprime pacifiquement avec les casseurs, parfois étrangers aux établissements concernés. Nous condamnons fermement les violences commises aux abords des lycées. Nous condamnons les mouvements politiques qui attisent les tensions et encouragent ces violences. […] Nous pensons aussi aux lycéens gravement blessés lors des opérations de maintien de l'ordre. […] Les préoccupations des lycéens sont légitimes et appellent des réponses concrètes. » (1:09:20–1:10:19)
Il propose une demi-journée de débat dans chaque classe. C'est à porter à son crédit, et je le dis. Deux remarques pourtant. L'après-midi, il distingue nettement les manifestants pacifiques des casseurs « parfois étrangers aux établissements ». Le soir, sa phrase est ambiguë : « être spectateur, je suis désolé, être spectateur, pousser les uns ou les autres à casser, c'est déjà être complice » peut s'entendre comme « le spectateur est complice » (c'est ainsi que LCP l'a titrée et que la phrase a circulé) ou comme « le spectateur qui pousse à casser est complice ». L'oral ne permet pas de trancher, et je ne tranche pas à sa place. Mais sur une loi de responsabilité collective, laisser planer cette ambiguïté à la télévision n'est pas anodin. Et l'après-midi comme le soir, « les mouvements politiques qui attisent les tensions » ne sont ni nommés ni cités.
Le lendemain, sur Facebook. Le 7 octobre, Laurent Croizier publie la vidéo de cette question avec un long texte. Il y redit : « Je condamne fermement les violences commises aux abords des lycées, ainsi que les mouvements politiques qui attisent les tensions et encouragent les violences. » Toujours sans les nommer. Le même texte se termine pourtant ainsi, à propos des engagements qu'il réclame au ministre : « Ce qui est annoncé doit pouvoir être vérifié, et ce qui n'est pas tenu doit pouvoir être expliqué. » Je ne demande pas autre chose. Cette exigence de vérifiabilité, il l'applique au ministre ; elle vaut aussi pour ses propres accusations. Source : post Facebook de Laurent Croizier, 7 octobre 2026.
10. Le tweet de LCP. Le texte du tweet coupe la phrase par un « (…) » et la mention de LFI disparaît. Ce n'est pas une falsification : la vidéo jointe la contient. Mais celui qui lit le tweet sans lancer la vidéo n'a pas la même phrase que celui qui l'écoute.
La grille, appliquée
| Procédé | Où |
|---|---|
| Citation orpheline | « les partis qui soufflent sur les braises » : aucun propos cité, aucun nom |
| Montée en généralité | des tirs non attribués → « mouvances militantes radicales » → « l'extrême gauche et ses partenaires » |
| Causalité présumée | « visée », « en direction de », avant toute conclusion d'enquête, alors que la police n'écarte pas l'accident |
| Motif substitué | les revendications lycéennes (Parcoursup, effectifs, journées chargées) disparaissent derrière la « recherche du chaos » |
| Amputation de la fonction | le tweet LCP ôte la mention de LFI de la phrase citée |
| Clôture du débat | « être spectateur, c'est déjà être complice » |
Le test de symétrie
Le niveau de preuve que j'exige ici, je l'exige de tout le monde. Un post de gauche qui écrirait « la police a tiré sur la crèche » ou « c'est la droite qui a organisé ça » sans source mériterait exactement les mêmes verdicts.
Le mouvement est national : LCP le date du 21 septembre, et le 1er octobre on comptait plus de 600 établissements mobilisés. Les violences en marge sont réelles et documentées, y compris contre des lycéens. La question n'est pas de les nier. Elle est de savoir ce qu'on a le droit d'écrire avant que l'enquête ait parlé.
Ce que disent les commentaires
J'ai relevé 85 commentaires sur les 254 annoncés : les dix fils principaux que Facebook affiche, et leurs 75 réponses. Ce n'est pas tout, et je le donne comme tel. Les auteurs sont des particuliers : je ne les nomme pas.
Des peines réclamées contre des auteurs que personne n'a identifiés. « Les auteurs de ces faits sont à emmener directement à Novillars » (l'hôpital psychiatrique). En réponse : « Cayenne on va faire un charter », « une balle », « la trique à l'ancienne ». Le commentaire le plus approuvé du fil (31 réactions) : « Il faut punir les parents ». Réponses : « Cayenne et vite à casser du caillou », « c'est des cassos les parents ».
LFI, que le post ne nomme pas, nommée par les lecteurs. « LFI est en répétition de ce qu'ils veulent faire en 2027 ». « Quel est le seul parti en France qui soutient les casseurs ??? » « L'ADN des LFIstes ». Le maire avait écrit « l'extrême gauche et certains de leurs partenaires ». Ses lecteurs ont mis le nom.
Des accusations sans source dans l'autre sens aussi. « Les flics, très majoritairement RN, agressent et cassent. » « Des flics en civil venus casser pour décrédibiliser le mouvement. » « Nique la police ! » « Perroquet facho. »
Des contestations argumentées. « M. Fagaut, ce que vous écrivez est dangereux. » « Ce ne sont pas les lycéen·nes qui revendiquent des droits qui ont lancé les mortiers. […] Ce n'est pas moi qui politise, c'est M. Fagaut. » Un témoignage signale des tirs de mortiers contre des lycéens de Victor-Hugo la semaine précédente : la presse rapporte bien des tirs à Victor-Hugo le 1er octobre, sans dire qui tirait.
Une seule demande de preuve dans tout le fil. À « LFI est en répétition… », quelqu'un répond : « Tu as une preuve ? » La réponse qui suit : « Vous êtes sourd et aveugle. »
La violence de ces échanges dépasse de loin l'impact d'un mortier d'artifice sur un bardage. Elle n'appartient à aucun camp. Et chacun y remplit le même vide avec son coupable : les lycéens, leurs parents, LFI, les « bobos », la police. Personne n'a de preuve. La police non plus : elle n'a pas de témoin.
Ce que les posts ont de juste
Un tir de mortier d'artifice sur la façade d'une crèche pleine d'enfants est grave, accidentel ou non. Le confinement a fonctionné et les agents l'ont bien fait. La violence en marge des manifestations existe, et la condamner est légitime. Le maire a aussi raison de dire que la contestation est un droit.
Ce que je conteste, c'est le passage, en quelques lignes, d'un impact sans témoin à des partis coupables.
Ce que je demande aux élus
Un post de maire n'est pas un post comme les autres. Il est lu comme une information officielle : celui qui l'écrit a accès à la police municipale, aux services, aux caméras. Quand il désigne un coupable, ses lecteurs le tiennent pour établi. Le fil ci-dessus le montre : le maire écrit « l'extrême gauche », ses lecteurs écrivent « LFI », puis « une balle ».
Je ne dis pas qu'un post fabrique à lui seul la haine qu'on lit dessous. Je dis qu'un élu qui accuse sans nommer, sans citer, avant l'enquête, fournit au fil le coupable qu'il attend, et qu'il en porte une part de responsabilité politique. Ce n'est pas une question de camp : la même exigence vaut pour l'élu de gauche qui accuserait la police sans preuve.
Je leur demande trois choses, simples :
- Sourcer. Un lien, une déclaration, un nom, une date. Si vous accusez un parti de « souffler sur les braises », citez la phrase. Si vous ne pouvez pas la citer, ne l'écrivez pas.
- Attendre l'information officielle quand des enfants sont en jeu. Le 5 octobre, la police n'avait ni témoin ni certitude sur l'intention. Un post qui dit « les enfants sont en sécurité, l'enquête est en cours, la Ville porte plainte » était juste, rassurant, suffisant. Le reste pouvait attendre les conclusions.
- Ne pas transformer un fait divers en procès politique avant la justice. La contestation d'une politique publique et le jet d'un mortier ne sont pas la même chose. C'est le maire lui-même qui le disait le 1er octobre en appelant « au refus de l'amalgame entre casseurs et manifestants ». Quatre jours plus tard, il faisait l'inverse.
« Casseurs-payeurs » : pourquoi ce texte m'inquiète
Ce que dit le projet. C'est le projet de loi n° 952 « relatif à la réparation des dommages résultant de violences ou de dégradations commises dans l'espace public », déposé au Sénat le 16 septembre en procédure accélérée, examiné à partir du 27 octobre. Je me fonde sur l'avis du Conseil d'État du 3 septembre, publié sur Légifrance, qui en décrit les cinq articles. Il crée deux régimes de responsabilité civile solidaire, plafonnée à 10 000 € par personne :
- Le groupement. Toute personne « ayant participé sciemment à un groupement […] en vue de la préparation […] de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens » (article 222-14-2 du Code pénal), présente sur les lieux, répond des dommages commis par un membre de ce groupement.
- L'attroupement. Toute personne « qui s'est maintenue volontairement au sein d'un attroupement […] nonobstant une sommation de dispersion » répond des dommages commis ensuite par cet attroupement « à force ouverte ou par violence ». À la demande du Conseil d'État, la sommation doit dire qu'elle est ordonnée « à raison des violences ou dégradations ». À partir de ce message, et pendant une durée raisonnable, « toute participation persistante à cet attroupement sera réputée être effectuée en toute connaissance de cause ».
Dans les deux cas, il n'est pas nécessaire d'avoir cassé soi-même. Le texte permet aussi de saisir les allocations familiales et les aides au logement pour payer.
Ce qu'il ne dit pas. Il ne vise pas le manifestant qui part à la sommation. Il ne vise pas les dégâts commis avant la sommation. Il faut le dire honnêtement.
Ce que le Conseil d'État a dû corriger. Dans sa rédaction initiale, écrit-il, la solidarité « pourrait potentiellement conduire une seule personne, simplement identifiée aux abords d'un lieu où sont intervenues des violences, à devoir réparer l'intégralité des dommages commis […] dans un périmètre et pendant une durée indéterminée ». C'est pour éviter cela qu'il a obtenu le plafond, la sommation « précisément qualifiée » et la limitation dans le temps et le lieu. Le gouvernement avait donc d'abord écrit un texte que sa propre juridiction de conseil jugeait disproportionné.
Pourquoi ça m'inquiète quand même. - Le principe. « Nul n'est responsable pénalement que de son propre fait », dit le Code pénal. Le texte est civil, pas pénal, mais il fait payer quelqu'un pour ce qu'un autre a fait. Le Club des juristes relève la tension avec la responsabilité individuelle et la présomption d'innocence. - La pratique. Dans une foule, qui sait ce qui se passe à deux cents mètres ? Qui entend une sommation derrière un cortège ? Et ceux qui cassent ne sont pas toujours ceux qui manifestent : le préfet lui-même évoquait le 1er octobre « des groupuscules cherchant la confrontation avec les forces de l'ordre », et à Pasteur, des lycéens se sont opposés à « des jeunes venus d'autres établissements qui lançaient des pétards, en revendiquant le caractère pacifique de leur mouvement » (L'Appel). Le texte fera reposer la preuve de la « connaissance » sur des situations confuses, où le plus facile à identifier n'est pas forcément le plus responsable. - Qui déclenche. Toute la garantie repose sur les sommations. Or l'article 431-3 du Code pénal définit l'attroupement comme « tout rassemblement de personnes sur la voie publique ou dans un lieu public susceptible de troubler l'ordre public », une notion dont la Ligue des droits de l'Homme souligne le flou. Et les sommations peuvent être prononcées par le préfet ou le sous-préfet, un officier de police judiciaire… ou le maire et ses adjoints. Le même article permet aux forces de l'ordre d'employer la force sans sommation « si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ou s'ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu'ils occupent ». Le texte ne fait donc pas payer « les casseurs » : il fait payer ceux qui restent après un message de l'autorité, et c'est ce message qui crée la présomption de connaissance. Le juge contrôlera ensuite le temps et le lieu, mais la charge de se défendre aura changé de côté. Un blocage pacifique devant un lycée peut être jugé « susceptible de troubler l'ordre public ». À Besançon, celui qui peut sommer de se disperser est aussi celui qui, le 5 octobre, accusait des partis sans preuve. - L'effet. Le risque n'est pas seulement d'être condamné. C'est de ne plus oser manifester. Un lycéen dont la famille touche des allocations y réfléchira à deux fois. C'est un effet dissuasif sur une liberté constitutionnelle. - Les précédents. La loi « anticasseurs » du 8 juin 1970 instituait « la responsabilité pénale et pécuniaire des auteurs de violences, mais aussi des manifestants étrangers à de tels actes ». L'Assemblée nationale l'a abrogée dans la nuit du 25 au 26 novembre 1981, par 334 voix contre 134 (Universalis). En 2019, le Conseil constitutionnel a censuré l'interdiction administrative de manifester prévue par l'article 3 de la loi visant à renforcer le maintien de l'ordre public lors des manifestations : le législateur avait porté « au droit d'expression collective des idées et des opinions une atteinte qui n'est pas adaptée, nécessaire et proportionnée » (décision n° 2019-780 DC du 4 avril 2019, considérant 26). Des juristes cités par Public Sénat, dont Nicolas Hervieu, anticipent un contrôle de constitutionnalité serré sur la liberté de manifester, et un texte possiblement « lettre morte ».
Je peux me tromper sur la portée réelle du texte : il n'est pas voté, et le Sénat peut l'amender. Mais un débat où un député résume une loi de responsabilité collective par « être spectateur, c'est déjà être complice » n'aide personne à le juger sereinement.
Ce que je demande aux lecteurs
Les élus ne sont pas seuls à écrire sur ces fils. Nous y sommes tous. Alors, à nous aussi, trois choses :
- Avant de commenter, chercher la source. Qui le dit ? Où ? Quand ? Si le post n'en donne pas, le premier commentaire utile est celui qui la demande. « Tu as une preuve ? » est la seule question qui ait été posée dans ce fil. Elle a reçu pour réponse : « vous êtes sourd et aveugle ».
- Se méfier des vérités faciles. Celles qui confirment exactement ce qu'on pensait déjà avant de lire. « C'est LFI », « c'est la police », « c'est les parents » : chacune de ces phrases a été écrite sous ce post, et aucune n'avait de preuve. La police, elle, n'avait même pas de témoin.
- Si l'on n'a pas le temps d'approfondir, ne pas relayer. Un partage, un « j'aime », un commentaire indigné donnent de la portée à une affirmation qu'on n'a pas vérifiée. Ne rien dire, ce n'est pas être complice. C'est parfois la seule réponse honnête.
Le mot n'est pas la chose
Le 5 octobre à Planoise, il y a une chose : un impact de mortier d'artifice sur le bardage d'une crèche, trente-cinq enfants confinés en deux minutes, aucun blessé, aucun témoin, une enquête.
Et puis il y a des mots : « visée », « plusieurs tirs », « mouvances radicales », « extrême gauche », « chaos ». Puis sous les mots du maire, d'autres mots : « LFI », « une balle », « Cayenne », « nique la police ». Chaque étage s'éloigne un peu plus de la chose, et chaque étage est plus violent que le précédent.
« Le mot n'est pas la chose », répétait Alfred Korzybski (1879-1950), le fondateur de la sémantique générale, à qui l'on doit aussi « la carte n'est pas le territoire ». Christine Dornier, psychanalyste (et ma femme), le formulait autrement il y a deux jours, à propos d'un tout autre sujet : « Le symbole est une découpe, jamais une possession. Quand on s'empare du symbole comme d'une chose, la chose disparaît derrière lui. » (« Quand le symbole a bouffé la chose », 4 octobre 2026). C'est exactement ce qui s'est passé cette semaine : la crèche a disparu derrière les mots qu'on a posés dessus. Nous réagissons au mot « mortier » comme s'il s'agissait d'un obus, au mot « extrême gauche » comme s'il désignait des coupables, au mot « complice » comme s'il avait été prononcé par un juge. Le mot fait son travail tout seul, longtemps après que la chose a été oubliée.
Mon hypothèse est là. La violence de cette semaine, je ne la trouve pas d'abord dans un feu de poubelle, qu'on éteint, qu'on répare, qu'on paie. Je la trouve dans ce qui reste : un post signé par un maire, qui accuse des partis de servir « la recherche du chaos », lu, aimé ou partagé par des centaines de personnes (640 réactions, 132 partages au 6 octobre), sans qu'on leur montre rien. Des commentaires appelant à « une balle » contre des adolescents que personne n'a identifiés. Et tout cela visible par n'importe qui, y compris par ceux qui n'ont ni le temps, ni les outils, ni l'habitude de remonter à la source.
Si nous continuons à confondre le mot et la chose, nous allons droit dans le mur. Pas parce que les gens sont bêtes, mais parce qu'on ne leur donne pas de quoi vérifier.
Alors voici ma demande, la seule qui compte au fond, et elle vaut pour tout le monde, à commencer par moi :
C'est ce que j'ai essayé de faire ici. Chaque verdict a sa source, chaque citation son timecode, chaque doute sa place dans « ce qui reste ouvert ». Si je me suis trompé, montrez-le-moi, avec une source, et je corrigerai.
Ce qui reste ouvert
- Les autres accusations de LFI entendues aux questions au gouvernement du 6 octobre (dont une du banc du gouvernement) : orateurs à identifier formellement avant de les citer.
- Le nombre de tirs et l'intention : en attente de l'exploitation de la vidéoprotection.
Si l'enquête établit que la crèche a été visée délibérément, je corrigerai les verdicts 1 et 5. Si un élu nomme les responsables politiques qu'il accuse et cite leurs propos, je les vérifierai avec le même soin.
Fichiers de travail
Audio de l'extrait LCP, transcription horodatée (.srt), texte intégral du post, relevé anonymisé des commentaires : disponibles sur demande.