Ou comment personne — ni la mairie, ni les assos, ni les médias — ne vous donne les moyens de vous faire un avis.
Depuis deux semaines, mon fil Facebook est inondé. La Citadelle éclairée. La Citadelle qui tue les oiseaux. La Citadelle symbole de fierté. La Citadelle symbole d'archaïsme. Tout le monde a un avis. Personne ne source rien.
J'ai voulu me faire ma propre opinion. Pas celle de Fagaut, pas celle d'Alternatiba, pas celle du voisin qui trouve ça joli depuis son balcon. La mienne. Celle d'un citoyen qui lit, qui vérifie, qui cherche les documents.
Et ben c'est le parcours du combattant.
Le problème, c'est pas la lumière. C'est l'opacité.
Depuis le 27 mars, on a droit à un déferlement d'articles qui disent tous la même chose en boucle, sans jamais aller au fond. Côté mairie : « c'est notre fleuron, on le met en lumière ». Côté assos : « c'est illégal, ça tue les chauves-souris ». Côté médias : on recopie les communiqués de presse des deux camps et on appelle ça du journalisme.
Mais qui a lu l'arrêté préfectoral ? Qui a vérifié si le rallumage a fait l'objet d'un vote ? Qui a accès aux données de terrain de la LPO ? Qui a mesuré la pollution lumineuse réelle ? Personne. Ou en tout cas, personne ne vous les met sous le nez.
Alors j'ai cherché. Et voilà ce que j'ai trouvé — et surtout ce que je n'ai PAS trouvé.
Ce que j'ai trouvé (et que personne ne vous montre)
L'arrêté préfectoral existe. Il est public. Je l'ai lu.
L'APPB des Corniches calcaires du Doubs, signé le 14 janvier 2010 par le Préfet. 94 falaises protégées. Les falaises de la Citadelle sont dedans (sites 41 et 42 — Tarragnoz et Rivotte). Le Grand rhinolophe est classé « EN » — En Danger — sur la liste rouge régionale. Le Faucon pèlerin, le Grand-Duc, le Choucas, le Grand Corbeau sont protégés.
Du 15 février au 15 juin, il est interdit de déranger les espèces qui nichent dans les falaises. Interdit de faire des travaux avec moteurs thermiques, interdit d'escalader, interdit de survoler à moins de 150 mètres avec un aéronef.
Le PDF fait 94 pages. Il est en accès libre sur le site du ministère. Le voilà. Combien de journalistes qui ont écrit sur le sujet l'ont ouvert ? J'aimerais bien savoir.
Et au-dessus de l'arrêté préfectoral, il y a la loi.
C'est le truc que personne ne mentionne dans ce débat — ni la mairie, ni les assos, ni les médias. Alors je vais le faire.
La loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité a modifié le Code de l'environnement sur trois points directement applicables ici :
1. L'article L110-1 du Code de l'environnement inscrit désormais les « paysages nocturnes » comme faisant partie du patrimoine commun de la Nation. La nuit n'est plus un vide juridique. C'est un patrimoine protégé par la loi.
2. L'article L371-1 impose que la trame verte et bleue prenne en compte « la gestion de la lumière artificielle la nuit ». Les 31 universitaires décrivent la Citadelle comme un « corridor écologique » et une « mosaïque d'habitats ». Si c'est le cas — et c'est vérifiable — elle entre directement dans le champ d'application de cet article. Source : article L371-1 du Code de l'environnement.
3. L'article L583-1 du Code de l'environnement impose de « prévenir, supprimer ou limiter les émissions de lumière artificielle » lorsqu'elles « sont de nature à présenter des dangers ou à causer un trouble excessif aux personnes, à la faune, à la flore ou aux écosystèmes ». Source : page officielle du ministère de la Transition écologique.
Et par-dessus tout ça, l'arrêté ministériel du 27 décembre 2018 fixe des prescriptions techniques et temporelles pour les installations lumineuses, avec des mesures plus restrictives dans les espaces naturels protégés. Source : décryptage du Cerema.
Autrement dit : la pollution lumineuse n'est pas un concept vague brandi par des militants. C'est un sujet encadré par le Code de l'environnement, des lois votées par le Parlement, des arrêtés ministériels, et une association agréée nationalement (l'ANPCEN) qui travaille sur ce cadre légal depuis plus de 20 ans.
Et personne — ni dans la presse, ni dans les communiqués — ne cite ces textes. On reste au niveau du « c'est illégal / non c'est légal », sans jamais donner les références. C'est exactement ça le problème.
Le rallumage n'a fait l'objet d'AUCUNE délibération.
Ça, c'est la trouvaille qui m'a le plus surpris. La liste des 14 délibérations du conseil municipal du 27 mars 2026 est en ligne sur l'OpenData de Grand Besançon. Élection du maire, des adjoints, composition des commissions. Point. Pas un mot sur l'éclairage. Vérifiez vous-mêmes.
Le rallumage de la Citadelle — première mesure symbolique du mandat, reprise par tous les médias nationaux — est une décision personnelle du maire, prise le soir même, sans vote, sans débat, sans consultation.
Et sans avoir demandé l'avis de quiconque. Ni la LPO, avec qui la Ville a pourtant signé une convention de partenariat pour la biodiversité deux mois plus tôt (votée le 22 janvier 2026, le PDF est là). Ni les scientifiques qui bossent sur les falaises depuis des années. Ni les techniciens de GBM qui finalisaient le projet LED compatible faune. Un coup de fil aurait suffi.
La vidéo de la mairie se contredit elle-même
Dans son reel Facebook, Fagaut dit « éclairage uniquement des remparts et guérites » (à 1:04). Les images de sa propre vidéo, au même moment, montrent les spots au sol qui arrosent de lumière blanche les arbres et la végétation sur 15-20 mètres autour. Pas besoin d'être écologue pour le voir — il suffit de regarder la vidéo qu'il a lui-même publiée.
Et d'ailleurs, ces plans aériens : drone ou pas drone ? Parce que si c'est du drone, on est en période d'interdiction de survol APPB (15 fév-15 juin), de nuit (interdit sauf autorisation préfectorale), au-dessus d'un monument historique UNESCO (interdit sauf autorisation). Trois couches de réglementation violées pour une vidéo de com. Mais bon, on ne sait pas. Personne n'a posé la question.
Ce que je n'ai PAS trouvé (et ça me rend dingue)
La lettre des 31 universitaires : introuvable en intégral
31 chercheurs de l'université Marie et Louis Pasteur signent une lettre ouverte au maire. France 3 en cite des extraits. L'Est Républicain la mentionne. FNE Doubs s'en réclame. Tout le monde en parle. Personne ne la publie en intégral. Ni les médias, ni les scientifiques eux-mêmes, ni l'université.
Comment vous voulez que les citoyens se fassent un avis si le document central du débat n'est pas accessible ? On est en 2026, ça coûte zéro euro de mettre un PDF en ligne.
Mise à jour du 11 avril : j'ai directement contacté les chercheurs signataires par mail pour leur demander le texte intégral de la lettre. Si je l'obtiens, il sera publié ici en complément. Parce que demander les sources, c'est pas juste gueuler — c'est aller les chercher.
Le suivi quotidien de la LPO : où est-il ?
La LPO Bourgogne-Franche-Comté dit surveiller les oiseaux de la Citadelle quotidiennement depuis le 27 mars. C'est la donnée la plus importante de tout ce débat : est-ce que le Faucon pèlerin a quitté son nid, oui ou non ? Est-ce que le Grand-Duc est toujours là ? Est-ce que les chauves-souris ont modifié leurs circuits ?
Ce sont des faits observables. La LPO les observe. Et ne publie rien. Pourquoi ? Si les oiseaux sont partis, c'est un argument massif contre l'éclairage. S'ils sont restés, et bien tant mieux, peut être que du coup on peut imaginer que l'éclairage pour le moment ne les a pas dérangés ... Dans les deux cas, l'information est importante non ?
La DREAL : silence radio
La Direction Régionale de l'Environnement est le service instructeur des APPB. C'est elle qui est censée veiller au respect de l'arrêté préfectoral. On a un site protégé. On a un rallumage brutal de l'éclairage en pleine période de nidification. On a 31 scientifiques qui tirent la sonnette d'alarme. On a des associations qui parlent de « décision illégale ».
Et la DREAL ? Rien. Pas de communiqué. Pas d'avis. Pas de saisine connue. Silence complet. C'est pourtant son job. Si l'éclairage ne constitue pas un dérangement au sens de l'APPB, qu'elle le dise. Si c'en est un, qu'elle agisse. Mais le silence n'est pas une position.
Les médias : l'usine à copier-coller
Je compte au moins 15 articles sur le sujet en deux semaines. France 3 BFC, France Bleu, macommune.info, Plein Air, Epoch Times, dépêche AFP reprise partout. Pas un seul n'a :
- publié l'arrêté préfectoral (pourtant en accès libre)
- vérifié la liste des délibérations du conseil municipal (pourtant en OpenData)
- demandé à la DREAL sa position officielle
- exigé de la LPO la publication de ses données de terrain
- mesuré la pollution lumineuse réelle sur le site
On recopie les déclarations. On oppose deux camps. On fait du clic. Et le citoyen reste à poil, sans les données pour trancher.
Le mensonge par omission
C'est ça qui me met le plus en colère dans cette histoire. Pas l'éclairage. Pas les chauves-souris. Le mensonge.
À 0:09 de son reel Facebook, Ludovic Fagaut regarde la caméra et dit : « C'est un sujet sérieux et nous y sommes très attentifs. » À 1:02 il parle des chauves-souris « particulièrement vulnérables à la lumière ». Il cite la biodiversité, les horaires adaptés, les zones préservées. Il a l'air concerné. Il a les mots.
Mais les mots sans les actes, ça a un nom.
Récapitulons les faits — les faits vérifiés, sourcés, documentés :
Il n'a consulté personne avant de rallumer. Pas la LPO, avec qui sa propre ville a une convention signée. Pas les scientifiques de l'université qui travaillent sur ces falaises depuis des années. Pas les techniciens de GBM qui finalisaient le projet LED. Pas la DREAL qui gère l'APPB. Personne. La LPO l'a confirmé dans la presse : ils n'ont pas été consultés.
Il n'a produit aucun document justifiant sa décision. Pas d'avis technique. Pas d'étude d'impact, même sommaire. Pas de note interne. Rien. Quand il dit à France Bleu que « des précautions ont été prises », sur quoi s'appuie-t-il ? Quel document ? Quelle expertise ? Il ne cite rien. Jamais.
Il n'a pas soumis la décision au vote du conseil municipal. C'est une décision personnelle prise le soir même de son élection. Les 14 délibérations du 27 mars sont publiques — l'éclairage n'y figure pas.
Il a rallumé l'ancien système de 1996 alors que le nouveau était prêt dans 3 mois. Un système conçu pendant 3 ans par les services techniques, avec des écologues, la LPO, des températures de couleur adaptées, du sectorisé, des horaires calés sur la nidification. Tout ça balayé pour un geste symbolique le soir de l'investiture.
Maintenant, posons la question logique : si vous prenez un sujet au sérieux, vous faites quoi avant d'agir ? Vous consultez les gens compétents. C'est ce que fait n'importe quel décideur responsable — dans une entreprise, dans une asso, dans une collectivité. Vous appelez les experts, vous leur demandez leur avis, et ensuite vous prenez votre décision. Même si c'est pour aller contre leur avis — au moins vous l'avez entendu.
Fagaut n'a rien fait de tout ça. Et ça veut dire une seule chose : la biodiversité, il s'en fout. Pas dans ses mots — dans ses mots c'est magnifique. Dans ses actes. Dans les faits vérifiables. Dans les documents publics. L'absence de consultation n'est pas un oubli. C'est un choix. Et ce choix dit tout sur la priorité réelle. Et si il a bien consulter des gens il pourrait au moins publier les points techniques qui lui ont permis de prendre sa décision non ?
Alors quand je le vois, micro-cravate, costume bien coupé, éclairage soigné, expliquer face caméra qu'il est « très attentif » à la biodiversité — sans citer un seul document, une seule étude, un seul expert consulté — oui, ça me met en colère. Pas parce qu'il a rallumé la Citadelle. Parce que j'ai le sentiment qu'il me prend pour un con.
Et si demain il nous sort un document technique qui a fondé sa décision, un avis d'expert qu'il a sollicité avant le 27 mars, une consultation interne dont on n'aurait pas eu connaissance — je publierai une correction. Avec plaisir. C'est ça, sourcer.
Alors on fait quoi ?
Je ne suis pas écologue. Je ne suis pas juriste. Je ne suis pas politique. Je suis un mec de Battant qui en a marre qu'on lui serve de la polémique préchauffée en lui demandant de choisir son camp sans lui donner les pièces du dossier. (et je ne veux pas choisir de camp !)
Voici ce que je demande, concrètement, aux acteurs de ce débat :
À Ludovic Fagaut : vous affirmez être « très attentif » à la biodiversité. Prouvez-le. Publiez le ou les documents techniques qui ont fondé votre décision de rallumer le 27 mars. L'avis d'expert que vous avez sollicité. La note interne qui justifie les « adaptations » que vous citez dans votre vidéo. S'il n'y en a pas, ayez l'honnêteté de le dire. Et expliquez pourquoi vous n'avez consulté ni la LPO (conventionnée avec votre ville), ni les universitaires (qui travaillent sur le site depuis des années), ni la DREAL (qui gère l'APPB), ni vos propres techniciens (qui finalisaient le projet LED) avant d'appuyer sur le bouton.
Aux 31 universitaires : publiez votre lettre en intégral. Mettez-la sur le site de l'université, sur HAL, en PDF quelque part. Si vos arguments sont solides — et je pense qu'ils le sont — ils n'ont rien à craindre de la lecture directe par les citoyens.
À la LPO Bourgogne-Franche-Comté : publiez vos données de suivi. Vous observez le site tous les jours depuis le 27 mars. Les Bisontins ont le droit de savoir ce que vous voyez. Pas dans 6 mois dans un rapport annuel. Maintenant.
À la DREAL Bourgogne-Franche-Comté : prenez position. L'éclairage constitue-t-il un dérangement au sens de l'APPB des Corniches calcaires, oui ou non ? Vous êtes le service de l'État en charge de cette question. Répondez.
Aux médias locaux : sourcez. Mettez les liens vers les documents officiels. Arrêtez de juste opposer deux citations. Faites votre job.
Les sources que j'ai trouvées (puisque personne ne les compile)
Voilà. Tout est là. Cliquez, lisez, faites-vous votre propre avis.
Documents officiels :
- Arrêté préfectoral APPB Corniches calcaires du Doubs — PDF 94 pages
- Fiche INPN du site protégé FR3800749
- Plaquette DREAL sur l'APPB — PDF
- Liste des délibérations du conseil municipal du 27/03/2026 — PDF signé
- Vidéo intégrale du conseil municipal
- Convention LPO-Ville de Besançon pour la biodiversité, votée le 22/01/2026
- Débat d'Orientations Budgétaires 2026
- Portail OpenData Besançon — Toutes les délibérations depuis 1989
Réglementation drones :
Articles de presse (les plus complets) :
- France 3 BFC, 1er avril — Les scientifiques alertent
- France 3 BFC, 3 avril — 31 universitaires interpellent Fagaut
- France Bleu, 10 avril — Fagaut répond
- Plein Air, 4 février — Présentation technique du projet LED
- Plein Air, 28 mars — Départ de l'opposition du conseil
Vidéo analysée :
- Reel Facebook de Ludovic Fagaut — les captures d'écran horodatées (1:03, 1:04, 1:08) sont disponibles sur demande
Cet article a été réalisé depuis le quartier Battant à Besançon. Il a nécessité la lecture de l'arrêté préfectoral de 94 pages, l'analyse image par image d'une vidéo Facebook, la consultation de l'OpenData municipal, la vérification des délibérations du conseil, et plusieurs heures de recherches dans les archives de presse. Tout ce qu'un média local aurait pu faire en une journée. Mais ne l'a pas fait.
Si vous avez des documents sourcés à apporter — données LPO, avis DREAL, texte intégral de la lettre des universitaires, relevés luxmétriques — contactez-nous. Pas des opinions. Des documents.
Méthodologie : comment cet article a été produit
Cet article a été réalisé avec la méthode de fact-checking hybride homme + IA que j'ai documentée en détail ici : Comment je fact-checke les vidéos politiques avec l'IA.
En résumé :
L'IA a fait : la transcription des sous-titres de la vidéo Facebook image par image (extraction ffmpeg), la recherche de sources officielles (arrêté préfectoral, OpenData délibérations, réglementation DGAC, fiche INPN), la récupération et l'extraction du texte intégral de l'arrêté APPB de 94 pages, le croisement des déclarations presse avec les documents, et la vérification de la liste des délibérations du 27 mars sur le portail OpenData de Grand Besançon.
J'ai fait : l'écoute de la vidéo, le choix des angles, la rédaction de l'intégralité du texte, la décision de ce qui mérite d'être creusé, le contact direct avec les chercheurs pour obtenir la lettre intégrale, et la responsabilité éditoriale de chaque mot publié.
Règles appliquées : sources officielles en priorité (arrêté préfectoral, délibérations municipales, conventions votées en conseil, réglementation DGAC) avant la presse. Chaque affirmation est liée à un document vérifiable. Les questions sans réponse sont signalées comme telles. Les interprétations sont distinguées des faits. L'article sera mis à jour si de nouveaux documents sont obtenus (lettre des universitaires, avis DREAL, données LPO).
L'IA ne sait pas ce qui m'intéresse dans cette polémique. C'est moi qui décide ce qui mérite d'être creusé. Et cette question — qu'est-ce qui mérite d'être creusé ? — c'est le cœur du journalisme citoyen.