Pourquoi cet article
Le 7 octobre, en pleine mobilisation lycéenne, Frank Monneur, conseiller municipal délégué aux musiques actuelles et pratiques culturelles dans la majorité de Ludovic Fagaut à Besançon, publie sur Facebook un texte intitulé « BLOCAGE DES LYCÉES / VIOLENCES ». Il y affirme que les lycéens « se trompent évidemment sur la forme, mais aussi sur le fond », que « dire qu'il n'y a pas assez de moyens dans l'Éducation nationale est faux », et qu'il faut qu'ils « cessent de se comporter comme des enfants gâtés et capricieux ». Il conclut sur les slogans des cortèges, rangés dans « la pure idéologie d'extrême-gauche ».
Le post mêle des chiffres, des faits et des jugements. Les chiffres et les faits se vérifient. Les jugements, je les cite et je les laisse au lecteur.
Qui écrit
Frank Monneur a été élu en mars 2026 sur la liste Fagaut-Croizier. La presse locale le présente comme professeur d'histoire-géographie : il parle donc aussi depuis l'intérieur de « la communauté éducative » qu'il décrit.
Ce contexte n'invalide rien. Il dit seulement d'où il parle.
Ce que j'ai fait
- Relevé du texte intégral du post (7 octobre 2026).
- Lecture de l'avis du Sénat sur la mission « Enseignement scolaire » du projet de loi de finances 2026.
- Lecture du rapport de la Cour des comptes de décembre 2025 sur le temps d'enseignement perdu, et des données OCDE / DEPP sur la dépense par élève.
- Recherche des revendications publiées par les lycéens et par les syndicats, et des slogans rapportés par la presse.
Les verdicts
- ⚠️ 1. « Pas assez de moyens, c'est faux » — Contestable. La dépense par lycéen est élevée, mais il manque des profs devant les élèves : 10,4 % d'heures perdues au lycée, l'équivalent de 43 000 postes couverts en heures supplémentaires.
- ✅ 2. « 1er budget de l'État » — Vrai. En crédits de paiement, l'école reste le premier budget de l'État en 2025 et en 2026. Mais un gros budget n'est pas forcément un budget suffisant.
- ✅ 3. « Bientôt dépassé par la dette » — Vrai. Pas encore en 2026 (64,5 contre 58 milliards), mais le Sénat prévoit que la dette passe devant en 2027.
- ⚠️ 4. Slogans : Gaza, drapeau palestinien… — En partie. Les drapeaux palestiniens sont bien présents dans des cortèges, mais ils ne figurent dans aucune revendication publiée.
- ⚠️ 5. « Qui confine à de l'antisémitisme » — Généralisation. Un incident antisémite réel à Carpentras, poursuivi en justice ; pas l'idéologie de tout un mouvement.
- 🔍 6. « Menu végétarien à 1 € » — Introuvable. Aucune trace de cette revendication ; le repas à 1 € existe déjà, pour les étudiants.
- ⚠️ 7. « 7ᵉ puissance économique mondiale » — Lien sans fondement. Le rang est exact selon le FMI, mais rien ne relie une mobilisation lycéenne au PIB de la France.
- 💬 8. « Enfants gâtés », « chouchoutés » — Jugement. Des jugements, pas des faits : je les laisse au lecteur, à côté des chiffres.
Le détail de chaque verdict, avec les chiffres et les sources :
Contestable. La dépense par lycéen est élevée, mais il manque des profs devant les élèves : 10,4 % d'heures perdues au lycée, l'équivalent de 43 000 postes couverts en heures supplémentaires.
Le détail et les sources
Il a un argument réel : selon les données de l'OCDE reprises par le ministère, la France dépense moins que la moyenne par élève dans l'élémentaire, mais plus que la moyenne dans le second degré, et surtout au lycée (environ 13 000 € par lycéen en voie générale et technologique). Mais les lycéens ne réclament pas « plus d'argent » en général. Leurs revendications publiées portent sur des manques précis, et sur ces manques les sources officielles leur donnent largement raison :
- 4 018 postes d'enseignants supprimés en 2026, dont 1 365 dans le second degré (avis du Sénat sur le budget 2026) ;
- 10,4 % des heures de cours non assurées en lycée général et technologique en 2024-2025, et 9,8 % sur l'ensemble du second degré public (DEPP, note 2026-14). Au lycée, 3,3 points viennent de la fermeture de l'établissement, surtout pour les examens ; 3,9 points de professeurs absents pour raisons individuelles et non remplacés ; le reste d'absences pour formation ou pour le fonctionnement du système. Seuls 28 % des lycées généraux et technologiques sont restés ouverts toute l'année ; au collège, la Cour des comptes chiffrait déjà 9 % d'heures perdues en 2023-2024 ;
- un taux de remplacement des absences de courte durée de 11,7 %, pour un objectif ministériel de 36 % ; et, selon la Cour des comptes, la hausse des crédits consacrés au remplacement (« Pacte enseignant » notamment) ne s'est « pas traduite par une réduction significative du temps d'enseignement perdu dans le second degré » : plus d'argent n'a pas suffi à mettre plus de professeurs devant les élèves. Où est passé cet argent ? Selon l'audit de la Cour des comptes de juillet 2025, le Pacte a coûté 748,7 millions d'euros en 2023-2024. Il rémunère, en plus de leur salaire, le tiers des enseignants qui se sont portés volontaires pour des missions supplémentaires. Le remplacement de courte durée n'a représenté que 22 % des missions payées, derrière d'autres comme la coordination de projets innovants (18 %), l'aide aux devoirs (15 %) ou les stages de réussite (10 %). Résultat : en 2023-2024, 10 % seulement des absences de courte durée ont été remplacées, pour un objectif de 20,5 %. L'argent n'a pas disparu : il a payé des heures et des missions réelles, mais pas d'abord celles qui manquaient devant les élèves ;
- à la rentrée 2026, selon l'enquête du SNES-FSU, il manquait au moins un professeur dans 53 % des collèges et lycées publics (69 % en comptant tous les personnels), avec les mathématiques, le français, la physique-chimie et l'anglais en tête. C'est une enquête syndicale, menée auprès de ses représentants dans les établissements : à lire comme telle. Le ministère, lui, reconnaissait 2 500 enseignants manquants dans le second degré le jour de la rentrée 2025 ; les syndicats en estimaient alors 5 000 à 6 000.
Il y a plus parlant encore. Selon la DEPP, à la rentrée 2025, les 453 788 enseignants du second degré public assurent en moyenne 18,5 heures par semaine, dont 1,7 heure supplémentaire, et 73 % d'entre eux en font. Mon calcul : 453 788 × 1,7 h ≈ 771 000 heures par semaine, soit l'équivalent d'environ 43 000 postes à temps plein couverts en heures supplémentaires (environ 12 000 pour le seul lycée général et technologique). Le système tient sur le papier parce qu'il tourne sans marge. Dès qu'un professeur est absent, personne n'est disponible pour le remplacer : en 2024-2025, 9,8 % des heures de cours n'ont pas été assurées dans le second degré public, 10,4 % en lycée général et technologique, dont 7,5 % d'absences non remplacées, soit 15,4 millions d'heures (DEPP). Et le recrutement ne suit pas là où ça manque : aux concours 2026, 17 % des postes du CAPES de mathématiques et 23 % de ceux de l'agrégation de mathématiques n'ont pas été pourvus.
Sur ce point, c'est un élu de la même majorité qui contredit Frank Monneur. Laurent Croizier, le 6 octobre à l'Assemblée : « Professeurs non remplacés, journées surchargées, bâtiments dégradés ou angoisses liées à Parcoursup, les préoccupations des lycéens sont légitimes et appellent des réponses concrètes. » Il a raison, et les chiffres de la DEPP aussi. Sources : DEPP / OCDE ; DEPP, notes d'information 2026-14 et 2026-28 ; Sénat, avis PLF 2026 ; Cour des comptes, décembre 2025 ; ministère, concours 2026 ; LCP, questions au gouvernement du 6 octobre 2026.
Vrai. En crédits de paiement, l'école reste le premier budget de l'État en 2025 et en 2026. Mais un gros budget n'est pas forcément un budget suffisant.
Le détail et les sources
En 2025, le rapport général du Sénat sur le budget l'écrit sans ambiguïté : la charge de la dette dépasse « toutes les missions du budget général, excepté la mission "Enseignement scolaire" (64,5 milliards d'euros), devant la mission "Défense" (50,5 milliards d'euros) ». En 2026, l'ordre reste le même en crédits de paiement : enseignement scolaire (64,5 milliards hors pensions), charge de la dette (58 milliards), défense (57,15 milliards hors pensions). Le rapport du Sénat sur la défense le confirme : la défense est en 2026 « la seconde politique publique de l'État en termes d'effort budgétaire en CP, après l'enseignement scolaire, et la première en AE ». Le rapport spécial du Sénat sur l'enseignement scolaire précise d'ailleurs que la mission devient « pour la première fois le deuxième poste de dépenses du budget général de l'État en autorisations d'engagement », tout en reconnaissant que « ce n'est pas encore le cas en crédits de paiement ». Deux sénateurs ont affirmé en commission que l'éducation n'était plus le premier budget , sans donner de chiffres ; leur affirmation ne se vérifie qu'en autorisations d'engagement, où la défense passe devant. Sur ce point, Frank Monneur a raison. Ce qui est sûr aussi : l'argument ne dit rien de la suffisance. Selon le Sénat, 94 % des dépenses de la mission (hors pensions) sont des dépenses de personnel : environ 850 000 enseignants du public et du privé rémunérés à la rentrée 2024. Un budget est gros parce qu'il paie des salaires pour 12 millions d'élèves, pas parce qu'il est généreux. Sources : Sénat, rapport général sur le PLF 2025 ; Sénat, rapport sur la mission Défense, PLF 2026 ; Sénat, avis sur la mission Enseignement scolaire, PLF 2026.
À quoi servent les 64,5 milliards ?
Selon la note du Sénat sur le budget 2026 :
- 94 % sont des dépenses de personnel : 59,2 milliards d'euros de salaires, hors pensions ;
- les programmes « premier degré public » et « second degré public » pèsent à eux seuls 75,7 % de la mission, presque uniquement en salaires d'enseignants ;
- le reste finance l'enseignement privé sous contrat (surtout ses enseignants), la « vie de l'élève » (assistants d'éducation, bourses, santé scolaire), le soutien administratif (3,4 %) et l'enseignement agricole (1,9 %) ;
- 4,74 milliards vont à l'école inclusive, dont 3,16 milliards pour les accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) ;
- les dépenses hors salaires ne représentent que 5,2 milliards, en baisse de 4,5 % sur un an.
Et une précision qui compte pour les lycéens : les bâtiments des lycées ne sont pas payés par ce budget. Leur construction, leur entretien et leur rénovation relèvent des conseils régionaux : selon l'article L. 214-6 du Code de l'éducation, la région assure « la construction, la reconstruction, l'extension, les grosses réparations, l'équipement et le fonctionnement » des lycées, ainsi que « l'accueil, la restauration, l'hébergement ». La cantine aussi relève donc de la région, pas de ce budget. Laurent Croizier le rappelle lui-même dans son post du 7 octobre : le Conseil régional est « en charge de la construction, de l'entretien et de la rénovation énergétique des lycées ». Quand les lycéens dénoncent des « bâtiments dégradés », l'argument du « premier budget de l'État » ne leur répond pas : ce n'est pas la bonne caisse.
Et la caisse de la Région ?
En Bourgogne-Franche-Comté, la Région a la charge de 128 lycées publics (224 sites, environ 1 400 bâtiments, 2,3 millions de m²) et de 83 675 lycéens. Son budget 2026, voté le 11 décembre 2025 (56 voix pour, 44 contre), atteint 1,967 milliard d'euros, dont 789 millions pour les mobilités et 207,6 millions pour les lycées : 102,7 millions pour le patrimoine et l'immobilier, 98 millions pour le fonctionnement et l'équipement, 7 millions pour le numérique éducatif (dossier budgétaire officiel de la Région). En y ajoutant plus de 143 millions d'euros pour ses 3 200 agents (accueil, restauration, entretien), elle annonce 336 millions d'euros pour les lycées, et plus de 170 chantiers en cours pour plus de 620 millions d'euros. Les professeurs, eux, sont payés uniquement par l'État.
Vrai. Pas encore en 2026 (64,5 contre 58 milliards), mais le Sénat prévoit que la dette passe devant en 2027.
Le détail et les sources
En 2026, l'école reste devant la dette (64,5 milliards contre 58). Le Sénat le prévoyait dès le budget 2025 : la charge de la dette « deviendrait alors la première charge de l'État devant la mission "Enseignement scolaire" […] en 2027 ». L'écart n'est plus que de 6,5 milliards d'euros. C'est un vrai sujet, et il a raison de le soulever. Il ne dit pas pour autant ce que les lycéens y peuvent. Sources : Sénat, rapport général sur le PLF 2025 ; Sénat, rapport sur les engagements financiers de l'État, PLF 2026.
En partie. Les drapeaux palestiniens sont bien présents dans des cortèges, mais ils ne figurent dans aucune revendication publiée.
Le détail et les sources
Des drapeaux palestiniens et des slogans comme « Nous sommes tous des enfants de Gaza » sont bien présents dans des cortèges, notamment selon le JDD et France 3. Mais ils ne figurent dans aucune des revendications publiées : moyens, remplacement des professeurs, effectifs, bâtiments, emplois du temps, Parcoursup. Les ranger « dans la pure idéologie d'extrême-gauche », c'est prendre ce qu'on voit dans certains cortèges pour ce que le mouvement demande. Sources : Café pédagogique, 1er octobre ; macommune.info, 1er octobre ; JDD ; France 3 Normandie, 7 octobre.
Généralisation. Un incident antisémite réel à Carpentras, poursuivi en justice ; pas l'idéologie de tout un mouvement.
Le détail et les sources
Il y a eu au moins un incident antisémite documenté : à Carpentras, le 1er octobre, lors du blocage d'un lycée, un adolescent cagoulé a crié « Y a un Juif ici ? […] C'est qui les Juifs, on le piétine ! ». Le maire de Carpentras a condamné des propos « ouvertement antisémites » et saisi la justice. À Rouen, la communauté juive a annulé sa cérémonie du 7-Octobre, sa présidente expliquant : « Avec tous les drapeaux palestiniens dans les manifestations des lycéens, on a peur. » Ces faits sont graves et doivent être nommés. Mais un incident identifié, poursuivi par la justice, ne fait pas des « revendications » d'un mouvement qui touche plus de mille établissements une idéologie qui « confine à l'antisémitisme ». Sources : JDD, 4 octobre ; France 3 Normandie, 7 octobre.
Introuvable. Aucune trace de cette revendication ; le repas à 1 € existe déjà, pour les étudiants.
Le détail et les sources
Je ne trouve cette revendication ni dans les plateformes publiées, ni dans la presse. Le repas à 1 € existe : c'est une mesure du réseau des Crous, étendue à tous les étudiants depuis le 4 mai 2026. Elle ne concerne pas les lycéens et elle est déjà acquise. Les menus végétariens au lycée ont fait l'objet d'une campagne lycéenne (#PlusDeVégé), antérieure à ce mouvement. Si cette revendication existe dans un lycée précis, je l'ajouterai avec sa source. Sources : Crous ; L'Info durable.
Lien sans fondement. Le rang est exact selon le FMI, mais rien ne relie une mobilisation lycéenne au PIB de la France.
Le détail et les sources
Selon le FMI, la France est 7ᵉ en PIB nominal en 2025 et en 2026. Mais le post ne donne aucun élément reliant une mobilisation lycéenne au rang économique du pays, et je n'en ai trouvé aucun. C'est une causalité présumée : on juxtapose deux faits pour suggérer que l'un menace l'autre.
La phrase dit aussi, en creux, à quoi devrait servir l'école : tenir le rang économique de la France. Ce n'est pas ce que dit la loi. L'article L. 111-1 du Code de l'éducation : « L'éducation est la première priorité nationale. Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. […] Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. » Conçu « en fonction des élèves » : c'est précisément ce que les lycéens demandent qu'on regarde.
Jugement. Des jugements, pas des faits : je les laisse au lecteur, à côté des chiffres.
Le détail et les sources
, pas des affirmations vérifiables. Je les laisse au lecteur, avec les chiffres du verdict 1 à côté.
La grille, appliquée
- Motif substitué : les revendications publiées (profs, remplacements, bâtiments, Parcoursup) disparaissent derrière « l'idéologie » et le « menu à 1 € »
- Montée en généralité : un incident antisémite à Carpentras → des slogans « qui confinent à l'antisémitisme » → « leurs revendications »
- Causalité présumée : « pas certain que la France reste la 7ᵉ puissance économique mondiale » : la mobilisation lycéenne est rendue responsable d'un déclin qu'aucun élément ne lui relie
- Clôture du débat : « À un moment donné, il faut dire les choses » : la formule annonce une vérité que le reste du texte ne source pas
Le test de symétrie
Le même niveau de preuve vaut dans l'autre sens. Un post qui affirmerait « l'État n'a mis aucun moyen dans l'école » serait faux : la dépense par lycéen est supérieure à la moyenne de l'OCDE. Et un post qui nierait l'incident de Carpentras ou la peur exprimée à Rouen mériterait le même ❌. Les deux réalités coexistent : un lycée coûte cher, et il manque des professeurs devant les élèves.
Ce que le post a de juste
L'école est bien le premier budget de l'État en crédits de paiement, et la charge de la dette s'apprête à la dépasser : c'est vrai. Et la tendance est nette : en 2026, la charge de la dette augmente de 7,5 % en un an, quand les crédits de l'enseignement scolaire n'augmentent que de 0,26 %. Un euro d'intérêts ne paie ni un professeur, ni un remplaçant, ni un bâtiment. La dépense par lycéen est élevée en comparaison internationale : c'est vrai aussi. Un incident antisémite a eu lieu dans un blocage : il faut le dire et le condamner. Et la violence en marge des blocages n'a pas sa place dans une mobilisation.
Ce qui pose problème
Le post ne répond pas à ce que demandent les lycéens. Un lycéen dit au Café pédagogique : « Le problème aujourd'hui au lycée, c'est de ne pas avoir de prof l'année du bac de français. » Il répond « premier budget de l'État ». Ils disent « lycée pourri, cantine dégueu », il répond « menu végétarien à 1 € », que personne ne semble avoir demandé. Ils manifestent dans plus de mille établissements, il les résume à « la pure idéologie d'extrême-gauche ».
C'est le même mécanisme que dans l'article précédent, dans la même majorité, à deux jours d'intervalle : le mot remplace la chose. Hier, « l'extrême gauche » désignait des coupables sans nom. Aujourd'hui, « enfants gâtés » répond à des chiffres sans les regarder.
Pour aller plus loin : à quoi sert l'école ?
Cette partie n'est pas un fact-check. C'est une ouverture, appuyée sur des textes et des recherches.
Le post de Frank Monneur se termine sur le rang économique de la France. En creux, il pose une question qu'on ne pose presque jamais dans ces débats : qu'est-ce qu'on attend de l'école ? Selon la réponse, « les moyens sont là » ou « il manque des profs » ne veulent pas dire la même chose.
Ce que dit la loi. L'article L. 111-1 du Code de l'éducation fixe le cap : l'éducation est « la première priorité nationale », le service public est « conçu et organisé en fonction des élèves », il « contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative », et sa « mission première » est de « faire partager aux élèves les valeurs de la République ». Il précise que l'école « fait acquérir à tous les élèves le respect de l'égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité », que le droit à l'éducation doit permettre à chacun « de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, d'exercer sa citoyenneté », et que « la répartition des moyens du service public de l'éducation tient compte des différences de situation, notamment en matière économique, territoriale et sociale ». L'article L. 122-1-1 précise que le socle commun « doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté ». Former des citoyens ne veut pas dire leur apprendre pour qui voter : l'école publique est neutre. L'article L. 312-15 assigne à l'enseignement moral et civique l'objectif d'amener les élèves à devenir des citoyens « responsables et libres » et à se forger un sens critique. Vérifier une source, distinguer un fait d'un jugement : c'est aussi cela, former des citoyens. Dans la loi, l'école forme d'abord des personnes et des citoyens. Le travail et l'économie en sont une partie, pas le but.
Exprimer ses besoins, c'est déjà exercer sa citoyenneté. La loi le prévoit : selon l'article L. 511-2 du Code de l'éducation, « dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, de la liberté d'information et de la liberté d'expression ». Des instances existent pour cela, comme le conseil de la vie lycéenne, par lequel Laurent Croizier propose d'ailleurs de faire remonter les demandes. Le même article pose une limite : l'exercice de ces libertés « ne peut porter atteinte aux activités d'enseignement ». Manifester pour réclamer des professeurs relève de cette liberté ; bloquer l'accès aux cours s'y heurte. Mais traiter de « caprices » des lycéens qui disent ce qui leur manque, c'est oublier que l'école leur demande précisément d'apprendre à le faire.
Ce que disent les économistes. Deux lectures s'opposent depuis les années 1960. Pour Gary Becker (Human Capital, 1964), l'éducation rend plus productif : c'est un investissement, et le diplôme mesure des compétences réellement acquises. Pour Michael Spence (« Job Market Signaling », 1973), le diplôme sert surtout de signal : il permet aux employeurs de trier les candidats, même s'il ne dit pas grand-chose de ce qu'ils savent faire. Dans cette seconde lecture, l'école range en effet les jeunes dans des cases, et ces cases décident en partie de leur salaire.
Ce que disent les sociologues. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (La Reproduction, 1970) ont montré que l'école tend à transformer des inégalités sociales en inégalités scolaires, qui paraissent ensuite méritées. Marie Duru-Bellat (L'inflation scolaire, 2006) ajoute que plus il y a de diplômés, moins chaque diplôme protège, et que la course aux diplômes produit des désillusions.
Ce que disent les chiffres. Le diplôme reste pourtant une protection très concrète. Selon le Céreq (juillet 2026), trois ans après leur sortie de l'école, 43 % des jeunes sortis sans diplôme ont un emploi, contre 71 % des bacheliers et 87 % des titulaires d'un master (74 % pour l'ensemble). Parmi ceux qui cherchent un travail, le chômage touche 40 % des sans-diplôme, 18 % des bacheliers et 9 % des diplômés d'un master. Le Céreq conclut que, malgré la démocratisation scolaire, « le diplôme continue de jouer un rôle protecteur déterminant ».
Ce que j'en retiens. Ces lectures ne s'excluent pas : le diplôme forme, trie et protège à la fois. Mais elles éclairent la mobilisation. Quand un lycéen dit qu'il n'a pas de professeur l'année du bac de français, il ne parle ni de capital humain ni de signal : il dit qu'on lui retire une partie de ce que la loi lui promet. Et quand un élu lui répond par le rang économique de la France, il répond à une autre question que celle qu'on lui pose. La vraie question n'est pas « combien coûte un lycéen », c'est « qu'est-ce qu'on veut qu'il devienne », et ce débat-là mérite mieux que des slogans, des deux côtés.
Ce qui reste ouvert
- Le taux de remplacement des absences au lycée : la DEPP publie la part d'heures perdues au lycée et leurs causes, mais pas la part des absences effectivement remplacées. La Cour des comptes ne donne ce taux que pour l'ensemble des collèges et lycées (10 % des absences courtes remplacées en 2023-2024).
- Le nombre de postes non pourvus à la rentrée 2026 selon le ministère : je n'ai trouvé que le chiffre de 2025.
- Le « menu végétarien à 1 € » : si quelqu'un trouve la revendication, je l'ajoute.
Si je me suis trompé, montrez-le-moi, avec une source, et je corrigerai.
Sources
Sources primaires
- Code de l'éducation, partie législative, article L. 214-6 (compétence des régions sur les lycées)
- LCP — questions au gouvernement du 6 octobre 2026 (intervention de Laurent Croizier)
- Région Bourgogne-Franche-Comté — dossier du budget primitif 2026, assemblée plénière des 11 et 12 décembre 2025 (PDF officiel, 71 pages)
- Post Facebook de Frank Monneur, 7 octobre 2026
- Ville de Besançon — composition du conseil municipal
Rapports et statistiques officiels
- DEPP — Note d'information 2026-28, service des enseignants du second degré à la rentrée 2025
- DEPP — Note d'information 2026-14, heures d'enseignement non assurées en 2024-2025
- Ministère — concours enseignants de la session 2026
- Céreq — Bref n° 487-488, enquête Génération 2021, juillet 2026 (PDF)
- Sénat — note de présentation PLF 2026, mission Enseignement scolaire (répartition, part salariale, école inclusive)
- Sénat — avis sur le projet de loi de finances 2026, mission Enseignement scolaire
- Sénat — rapport général sur le PLF 2025, le budget et son contexte
- Sénat — rapport spécial PLF 2026, Enseignement scolaire : « le deuxième poste budgétaire » en AE
- Sénat — rapport spécial PLF 2026, Enseignement scolaire : la stabilisation des crédits
- Sénat — rapport sur la mission Défense, PLF 2026
- Sénat — PLF 2026, engagements financiers de l'État (charge de la dette)
- Sénat — note de présentation PLF 2026, mission Enseignement scolaire (PDF)
- DEPP — L'éducation nationale en chiffres, édition 2026
- Cour des comptes — audit flash « Le Pacte enseignant », juillet 2025 (PDF)
- Crous — le repas à 1 euro pour tous les étudiants à partir du 4 mai 2026
Recherche
- Michael Spence — « Job Market Signaling », Quarterly Journal of Economics, 1973
- Marie Duru-Bellat — L'inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006
Presse
- Weka — la DEPP décompte les heures d'enseignement perdues, 22 mai 2026
- SNES — concours 2026 : la pénurie malgré la réforme
- macommune.info — budget primitif 2026 de la Région Bourgogne-Franche-Comté
- Hebdo 25 — près de 2 milliards d'euros votés pour le budget 2026 de la Région
- Tout Montbéliard — rentrée 2026 : la Région renforce son accompagnement des lycéens, 1er septembre 2026
- Yahoo / AFP — à la rentrée 2026, un professeur manque dans plus d'un collège ou lycée sur deux, selon le SNES-FSU
- Maire-info — rentrée 2025 : 2 500 enseignants manquants dans le secondaire selon la ministre
- Banque des Territoires — Cour des comptes : le temps d'enseignement perdu au collège
- Previssima — Cour des comptes : santé des professeurs et cours non remplacés
- Café pédagogique — « Lycéens mobilisés : ce qu'ils disent, ce qu'on leur répond », 1er octobre 2026
- macommune.info — dans le Doubs, des syndicats soutiennent la mobilisation des lycéens, 1er octobre 2026
- Wikipédia — Mouvement lycéen et étudiant de 2026 en France
- JDD — Mobilisations lycéennes : la justice saisie après des propos antisémites à Carpentras, 4 octobre 2026
- France 3 Normandie — à la synagogue de Rouen, la cérémonie du 7-Octobre annulée, 7 octobre 2026
- L'Info durable — #PlusDeVégé : des lycéens réclament l'option végétarienne
- Économie Matin — classement des pays par PIB en 2026 (FMI)
- macommune.info — Nathalie Bouvet et Frank Monneur rejoignent la liste Fagaut-Croizier, 16 octobre 2025