Le chaud : canicule, écoles et données à Besançon
Tout est parti d'une phrase. Le 26 juin 2026, Ludovic Fagaut — maire de Besançon et président de Grand Besançon Métropole — publie une vidéo pour « rétablir la vérité » : on lui aurait prêté, tronquée, une déclaration — faite lors de la présentation de son plan canicule — sur les écoles rénovées « aussi chaudes que les anciennes ». Plutôt que de réagir à chaud, je suis allé chercher la source : j'ai écouté les cinq heures du conseil communautaire du 25 juin, récupéré les vrais relevés de Météo-France, et creusé la physique. Je suis arrivé ailleurs que prévu — sur un constat low-tech, des données qui manquent, et une idée que nous, citoyens, pouvons mettre en œuvre sans attendre. Tout est sourcé et horodaté pour que vous puissiez refaire le chemin. (Transcription automatique : les noms propres peuvent comporter des approximations, je les signale.)
À voir d'abord (2 min). France 3 Bourgogne-Franche-Comté a consacré un « Fact checking » au sujet : « Les écoles rénovées résistent mieux à la chaleur à Besançon ». L'interview du maire y est calée à 0:41 ; juste avant et juste après, des enseignants montrent l'avant/après d'une école rénovée. Tout ce qui suit ne fait que vérifier, chiffrer et prolonger ce reportage.
Pour bien suivre — la physique en 5 minutes. Si vous voulez les bases avant de lire : « Comment VRAIMENT se protéger de la chaleur ? », pourquoi un ventilateur ne refroidit que la peau (Fabrizio Bucella), et ce que dégage un corps humain (~100 W). La liste complète (thermo, géothermie, puits canadien, arbres en ville) est dans l'encart « ressources » en fin d'article.
1. Le déclencheur : la phrase, et son vrai contexte
Le maire a tenu ce propos à deux reprises : d'abord lors de la conférence de presse de présentation du plan canicule (le 23 juin — c'est l'extrait que reprend France 3), puis de nouveau au conseil communautaire du 25 juin, cette fois dans un débat contradictoire, en réponse à l'opposition. C'est cette seconde version, intégrale et chiffrée, que j'ai pu transcrire (0:48:46) :
« Les relevés de température dans les écoles rénovées, il y a très peu de variations avec les écoles anciennes. […] L'école Ferry [rénovée] : 32,6 °C. L'école Fertet [non rénovée] : 32. Heriot [non rénovée] : 31,6. Kennedy [rénovée] : 31 degrés. »
Quatre écoles, quatre nombres serrés. C'est séduisant — et ça ne démontre rien. Quatre relevés ne sont pas un protocole : on ignore l'heure, l'étage, l'orientation, les fenêtres ouvertes ou non, où était posé le thermomètre — et même combien d'élèves étaient présents. Ce dernier point n'est pas un détail : une classe pleine, c'est l'équivalent d'un radiateur de 2 à 3 kW allumé (j'y reviens plus bas). Comparer une salle occupée à une salle vide, à des heures différentes, sans rien noter de tout cela, ce n'est pas mesurer : faute de méthode déclarée, le chiffre n'est tout simplement pas interprétable. Anne Vignot — ancienne maire de Besançon et ancienne présidente du Grand Besançon, qui a porté ces rénovations et siège aujourd'hui dans l'opposition — le lui rétorque en séance (0:54:44) :
« On ne compare pas ce qui n'est pas comparable. Il y a des écoles refaites complètement et d'autres où on a juste apporté des éléments de confort. » — Anne Vignot, ancienne maire de Besançon (opposition)
Et c'est lui-même qui, plus loin, désamorce sa propre formule (1:12:34) : « Est-ce qu'on est capable de rénover une école et qu'elle tienne sans clim ? Je me pose réellement la question. »
Verdict. « Phrase sortie du contexte » : ⚠️ partiellement vrai — en séance, il était plus nuancé que l'extrait de 60 secondes. « Les écoles rénovées sont aussi chaudes » : ⚠️ trompeur — le constat brut est réel, mais la conclusion (« rénover ne change rien ») est fausse, comme la suite essaye de le montrer.

Détail qui résume tout : la plus chaude, Jules Ferry (32,6 °C), est rénovée. À suivre sa logique, on conclurait que rénover réchauffe — absurde. La comparaison ne veut rien dire.
2. Ce qu'il faisait vraiment dehors (vraies mesures)
Pour interpréter ces 31-32 °C intérieurs, il faut savoir ce qu'il faisait dehors — avec de vraies mesures. J'ai pris les relevés officiels de Météo-France (open data), station de Besançon-Planoise (307 m, abri Stevenson).

- Le 25 juin (jour des relevés), il a fait 38,0 °C ; le record, 39,1 °C, est tombé le 27 (2ᵉ jour le plus chaud depuis 1885). Les écoles à 31-32,6 °C dedans retenaient donc 5 à 7 °C : l'enveloppe faisait quelque chose.
- Ses quatre relevés tiennent dans 1,6 °C — l'ordre du simple bruit de mesure. Et il n'existe pas de station par école.
- Les nuits ne redescendaient plus sous 20 °C (jusqu'à 22,3 °C) : un bâtiment se rafraîchit surtout la nuit. Mais même quand l'air fraîchit un peu, qui ouvre les fenêtres d'une école fermée et verrouillée la nuit ? La sur-ventilation nocturne, c'est le geste qui purge la chaleur accumulée — or personne n'en a la charge, et on ne peut pas laisser une école ouverte sans surveillance (sécurité, intrusions). En séance, un maire raconte d'ailleurs envoyer des agents aérer à 6 h du matin avant l'arrivée des élèves (1:12:03) : ça marche, mais ça demande de l'organisation, du personnel, un protocole — et, pour la nuit, des dispositifs de ventilation sécurisés (grilles, ouvrants protégés). Qui se pose seulement la question ?
3. Le vrai sujet du bâti : ni neuf ni vieux
Le clivage pertinent n'est pas « rénové / ancien », mais inertie + exposition + usage. L'élu délégué à l'énergie le dit nettement (1:44:34) :
« Un bâtiment neuf, même passif aussi bien isolé soit-il, s'il est mal utilisé, il chauffera. Il y a la qualité du bâtiment, et il y a l'usage du bâtiment. » — Anthony
Et il y a un piège que les chiffres éclairent. Une école BBC ou passive est optimisée pour l'hiver : super-isolée et très étanche, pour ne pas laisser sortir la chaleur. Mais en été, cette même enveloppe piège les apports internes — les ~3 kW d'une classe pleine (voir plus loin) plus le soleil s'accumulent et ne s'évacuent plus : le bâtiment performant devient un thermos qui garde la chaleur de ses occupants. D'où le paradoxe que pointe le maire : du neuf peut surchauffer. Sauf que la réponse n'est pas « ne pas rénover », c'est rénover pour l'été aussi — protections solaires, sur-ventilation nocturne, inertie, free-cooling ou géothermie. C'est exactement ce qui sépare les écoles qui tiennent (Viotte en double flux, Saint-Vit et Pelousey en géothermie) de celles qui chauffent malgré le neuf.
La preuve par l'ancien existe à Besançon, et je l'ai mesurée chez moi. Le bâtiment du 97 rue Battant, daté de 1673, jamais rénové thermiquement, est resté pendant toute la canicule entre 18 et 23 °C dans ses caves et autour de 27 °C dans la grande salle (l'étage au-dessus) — alors qu'il faisait jusqu'à 38-39 °C dehors. (La cuisine, elle, monte un peu plus quand on y cuisine : c'est de la chaleur interne, un cas à part.) Pourquoi ? Il est bâti sur la roche et possède des caves : l'inertie et le couplage au sol jouent une climatisation naturelle. On y a ajouté du low-tech : des couvertures de survie sur les fenêtres exposées au premier — car les volets extérieurs sont interdits par la DRAC sur ce bâti ancien protégé (une règle patrimoniale qu'il serait peut-être temps de faire évoluer face à la canicule) — et l'humidification régulière du sol en dalle de pierre de la grande salle (refroidissement par évaporation, et plancher propre en prime). Résultat : à partir de la pose des couvertures (21-22 juin), la grande salle est restée quasi horizontale autour de 27 °C pendant que l'extérieur grimpait à 38.
À quelques mètres, dans la même rue et sur la même roche, le 104 est un appartement en duplex sous les toits : là, la chambre du dernier étage est montée à 36,6 °C, et le capteur de la cage d'escalier vitrée (verrière, plein soleil) jusqu'à 50 °C par effet de serre. Et l'usage se lit littéralement sur la courbe : la chambre d'Hugo, la plus chaude et la plus « en dents de scie », trahit un ordinateur gamer resté allumé — une source de chaleur interne (plusieurs centaines de watts) qu'aucune isolation ne compense. C'est exactement le « l'usage du bâtiment » d'Anthony, rendu visible. Voici les relevés réels de mes propres capteurs :


Conclusion : l'âge ne dit rien de la performance d'été. Un immeuble de 1673 sur la roche peut tenir 20 °C dans ses caves ; un appartement sous les toits, à quelques mètres, grimpe à 36 °C — et une école « rénovée » plein soleil, à 32,6 °C. Ce qui compte, c'est l'inertie, le couplage au sol, l'exposition et l'usage.
Et il y a là une piste low-tech à creuser à l'échelle de la ville : une grande partie de l'hypercentre bisontin possède des caves — autant de réserves de fraîcheur gratuites et stables (~18-20 °C). Plutôt que de climatiser, on pourrait faire circuler cet air frais vers les pièces de vie (puiser en cave, le faire monter par tirage thermique ou une simple ventilation douce). C'est exactement le principe d'un puits canadien… mais déjà construit sous nos pieds. À explorer bâtiment par bâtiment.
4. Ce qui marche : la géothermie (mais pas partout pareil)
Dans la même salle, deux maires apportent la preuve par l'exemple, en pleine canicule :
« Bâtiment BEPOS et géothermie […] on a 26 degrés dans l'école. » — Pascal Routhier, maire de Saint-Vit (1:17:32)
« École BBC avec géothermie : on est à 26-27 degrés. » — Catherine Barthelet, maire de Pelousey (1:24:10)
À chaleur extérieure quasi identique (≈ 37-38 °C ce jour-là), ces écoles tenaient 26-27 °C : elles retiennent deux fois plus de chaleur que l'école « rénovée » de Ludovic Fagaut. La rénovation profonde, elle, change tout.
Et ça ne vient pas que des communes : à Besançon même, le « Fact checking » de France 3 BFC montre des témoignages qui contredisent frontalement le maire. À l'école de la Viotte, rénovée récemment, l'avant/après est édifiant : plus de 40 °C dehors, à peine 32 °C dans les classes — contre 37 °C avant travaux, et une cour végétalisée (arbres, herbe au lieu du béton) nettement plus fraîche. Une enseignante résume (1:25) :
« Même quand il fait soudain chaud, on a beaucoup moins chaud que s'il n'y avait pas eu de travaux. Isolation, brise-soleil, ventilation double flux… c'est net, tous mes collègues le disent. »
La rénovation, quand elle est faite, se sent. France 3 rappelle d'ailleurs qu'en 6 ans, 5 établissements ont été repensés par l'ancienne majorité.
Reste la nuance technique, posée en séance (1:46:50) : « Saint-Vit est privilégiée, sur une nappe phréatique […] les autres communes, ce n'est pas gagné. » C'est vrai pour la géothermie sur nappe seulement. Il existe trois familles :
- sur nappe (capte un aquifère — Saint-Vit) ;
- sur sondes verticales (forages, marche dans la plupart des sous-sols, y compris la roche) ;
- puits canadien (échangeur air-sol, marche quasiment partout). Le sous-sol est une ressource, pas une fatalité.
Une limite à connaître, en revanche : la géothermie sur nappe a un impact thermique sur l'aquifère. Utilisée surtout pour rafraîchir (géocooling) et à forte densité de forages, elle réchauffe peu à peu la nappe — un « îlot de chaleur souterrain » documenté en ville. C'est pourquoi elle est encadrée : réinjection obligatoire dans le même aquifère, suivi de la température, distance entre puits, et recherche d'un bilan thermique équilibré (chaud puisé l'hiver, froid l'été). Un système bien équilibré dérive peu ; un usage « tout rafraîchissement » et massif, beaucoup plus. Autrement dit : même la bonne solution a ses conditions — il n'y a pas de remède miracle unique, mais un bouquet à doser (sondes, puits canadien, inertie, ombre, ventilation nocturne) selon le lieu.
Précision technique, souvent demandée (et soulevée en commentaire) : la fraîcheur ne vient pas de « la géothermie » toute seule, mais d'un trio — géothermie → pompe à chaleur (PAC) → plancher rafraîchissant. L'été, le plancher chauffant de l'hiver fait circuler l'eau fraîche puisée dans le sol (parfois quasi sans la PAC : c'est le geocooling) et rafraîchit la pièce « par le bas », en douceur. Comme on reste volontairement au-dessus du point de rosée pour éviter la condensation au sol, le refroidissement est modéré — d'où des 26-27 °C plutôt que 21. Et toutes les PAC ne se valent pas : ce qui compte, c'est où elles puisent les calories.
| Type de PAC | Puise dans… | L'été | À retenir |
|---|---|---|---|
| Air / air | l'air extérieur | c'est la clim réversible | rejette la chaleur dans la rue ; rendement qui s'effondre quand il fait très chaud |
| Air / eau | l'air extérieur | plancher rafraîchissant possible | bon compromis, mais dépend de l'air extérieur |
| Eau / eau (sur nappe) | une nappe (~12-14 °C) | geocooling très efficace | le cas « 26-27 °C » ; exige un aquifère + encadrement |
| Sol / eau (sur sondes) | le sol (forages) | rafraîchissement passif | source stable, indépendante de la météo |
La leçon : une PAC sur sol ou sur nappe puise dans une source à ~13 °C, donc reste efficace en pleine canicule — là où une PAC sur air s'essouffle pile au moment où on en a besoin, et réchauffe la rue dehors. C'est pour ça que « clim » (air/air) et « géothermie » ne jouent pas dans la même cour. Et par-dessus, une isolation par l'extérieur (ITE) aide beaucoup l'été (elle garde la chaleur dehors et préserve l'inertie des murs) — quand l'Architecte des bâtiments de France l'autorise sur le bâti ancien, ce qui nous ramène à la question patrimoniale plus bas.
5. Le ventilateur : une fausse solution
C'est la mesure la plus mise en avant (« plus de 1 600 ventilateurs »). C'est la plus contestable. Le physicien Fabrizio Bucella le démontre, avec humour, sur Le Figaro La Nuit (vidéo) :
« Le ventilateur réchauffe la pièce. La physique n'est pas capable de fabriquer un moteur électrique qui ne chauffe pas. » — une « couillonnade de la physique » ; il « ne sert qu'à celui qui est devant ».
Et son efficacité dépend de la température : tant que l'air est plus frais que la peau (~35 °C), il aide à évaporer la sueur → soulagement réel. Au-delà d'un seuil de 32 à 35 °C selon les autorités (l'Assurance Maladie recommande le ventilateur seulement en dessous de 32 °C ; l'OMS et l'agence sanitaire britannique UKHSA retiennent ~35 °C), ça s'inverse : il souffle un air plus chaud que la peau, ne compense plus l'apport de chaleur et accélère la déshydratation. La recommandation officielle est alors de l'éteindre. Or le 25 juin il faisait 38 °C dehors et 31-32 °C dans les classes : pile la zone où le ventilateur perd son intérêt. Sur le terrain, France 3 documente même le « pas assez de prises pour les brancher ».
6. Le faux duel : clim contre nucléaire
Le débat dérape un moment : « le dogme anticlimatisation tombe, la France peut se le permettre grâce au nucléaire » (L. Croizier, député, 1:15:52), réplique immédiate : « trois réacteurs nucléaires à l'arrêt parce qu'on ne sait pas les refroidir ; on ne peut pas tout parier là-dessus » (opposition, 1:30:18). Réduire l'adaptation au climat à « pour ou contre la clim », c'est passer à côté du sujet.
Et c'est là que la science aide à sortir du duel. Le problème de la climatisation n'est pas idéologique, il est physique et systémique :
- Elle réchauffe la rue, surtout la nuit. Une climatisation évacue dehors la chaleur qu'elle retire dedans. Une étude de Météo-France et du CNRS sur Paris estime qu'une clim généralisée pourrait réchauffer l'air extérieur de +2 °C (jusqu'à +2,4) lors des canicules, la nuit précisément — quand le corps a le plus besoin de récupérer (franceinfo / étude de Munck et al.). À grande échelle, mettre la clim partout fabrique la chaleur qu'on fuit : un cercle vicieux.
- Elle explose la demande d'énergie. L'Agence internationale de l'énergie (The Future of Cooling) projette un parc mondial passant de ~1,6 à 5,6 milliards de climatiseurs d'ici 2050, avec une demande d'électricité de refroidissement qui triple — des pics en pleine canicule, au moment même où le réseau est déjà sous tension (cf. les réacteurs à refroidir).
Ma position, en citoyen : la clim n'est pas « LA » solution, et la mettre partout à 21 °C en lâchant l'air chaud dans les caves ou dans la rue, c'est l'inverse de ce qu'on veut — on chauffe le monde. Mais c'est peut-être un outil, à dose contenue : compenser le manque de fraîcheur nocturne, cibler les pièces et les personnes vulnérables, avec une consigne raisonnable (~26-27 °C, pas 21), après avoir d'abord joué l'inertie, l'ombre, la ventilation nocturne et la rénovation. L'ordre des priorités compte autant que l'outil.
7. Les solutions qu'on oublie : l'arbre, l'ombre, l'école dehors
La phrase la plus simple est peut-être la plus juste (1:25:02) :
« Une solution pas chère qui marche : planter des arbres et arrêter de les tailler. L'arbre, c'est ce qu'il y a de plus rafraîchissant. » — un élu (Jeunet)
Deux pistes que personne n'a citées, et que je verse au débat :
- Des classes moins chargées. Un corps humain dégage en continu ~70-100 W de chaleur (c'est au programme de 1ʳᵉ — « le bilan thermique du corps humain » — et dans les tables ASHRAE du bâtiment ; ~100 W au repos). Une classe de 25-30 enfants + l'enseignant + l'éclairage et les écrans, c'est donc l'équivalent d'un radiateur de 2 à 3 kW allumé en permanence — dans une pièce souvent fermée. Moins d'élèves par classe = moins de chaleur produite, plus d'air et d'espace par enfant, une salle bien plus facile à tenir l'été. Le confort d'été est aussi une question d'effectifs. Et alléger les groupes ne demande pas forcément plus de profs : on peut faire venir des citoyens, des retraités, des passionnés partager leur métier et leur savoir vécu à un petit groupe de 10-15 élèves — un électricien qui raconte l'électricité, la lumière, le tableau, la consommation ; un artisan, un maraîcher, un soignant… Ça ne coûte pas d'argent : ça coûte du temps, de l'envie, de l'humain — prendre soin des autres. Pendant les pics de chaleur, ces petits groupes peuvent même se tenir dehors, à l'ombre.
- Faire école à l'ombre / en forêt. Sous canopée, les maximales d'été sont mesurées 3 à 4 °C plus basses qu'en espace ouvert (étude au capteur, PNR du Haut-Jura) — et le ressenti chute bien davantage à l'ombre. Besançon a Chailluz (3 100 ha) et un dispositif tout prêt pour institutionnaliser la classe dehors : les Aires terrestres éducatives de l'Office français de la biodiversité (déjà plus de 1 500 ATE et 250 000 élèves en France). Pour les enseignants qui me lisent : on s'inscrit sur la plateforme SAGAE de l'OFB (campagne du 1ᵉʳ juin au 14 septembre).
À noter aussi : « température de l'air » et « chaleur au soleil » sont deux choses différentes. Sous ciel clair, le soleil envoie la même énergie partout ; mais ce qu'un corps subit dépend de l'ombre, de la surface (un bitume noir monte à 55-60 °C), de l'orientation et du vent. D'où l'intérêt de mesurer les deux : l'air (sous abri, comparable) et le ressenti (globe noir, façon indice WBGT).
Concrètement, à quoi ça ressemblerait, rue Battant ? Plutôt que de bétonner ou de tout climatiser, on peut rafraîchir la rue par le végétal, en réutilisant l'existant. Le principe : du houblon planté dans de grands bacs au pied des façades, qui grimpe le long des descentes d'eau pluviale (chéneaux) et de câbles jusqu'à une canopée tendue en travers de la rue — elle ombrage en été, laisse passer le soleil en hiver (le houblon perd ses feuilles), et l'eau de pluie des chéneaux arrose les bacs.

Rue Battant rafraîchie — vues d'artiste
Végétalisation, canopée de houblon et ombrage, jour et nuit. Images générées par IA à partir de photos réelles de la rue : aménagements possibles, pas un projet officiel.













Schéma de principe (illustration) — aménagement possible, pas un projet officiel. Et ça ne coûte pas « des millions » : pour un tronçon de 100 m, on est dans l'ordre de quelques dizaines de milliers d'euros (houblon ~5-10 €/plant, câbles, bacs, voiles d'ombrage) — soit le prix de la distribution de ventilateurs, et très loin d'une rénovation d'école à 2,8 M€.
8. L'angle mort : presque aucune donnée publique
En cherchant à vérifier le « 32,6 °C », j'ai buté sur le vrai problème : il n'existe quasiment pas de mesures publiques de température à Besançon. J'ai listé toutes les stations réelles du territoire (Météo-France + réseau citoyen Infoclimat) :
| Station | Altitude | Max 25/06 | Nuit (min) | Type |
|---|---|---|---|---|
| Besançon-Planoise | 307 m | 38,0 °C | 22,3 °C | Météo-France (abri) |
| Besançon 000P2 | 355 m | 37,8 °C | 23,4 °C | Citoyenne (Infoclimat StatIC) |
| Chenecey-Buillon (12 km) | 280 m | 36,7 °C | 17,6 °C | Citoyenne (StatIC) |
Voilà tout ce qu'on a. Dans la ville : une station officielle + une station amateur (et encore, à 355 m, sur les hauteurs, donc pas représentative du centre minéral le plus chaud). Rien par quartier, rien près des écoles, rien en forêt. Au-delà, plus aucune station avant 26 km. Et regardez la colonne « nuit » : 17,6 °C en vallée contre 22-23 °C en ville — un écart énorme, que trois points suffisent à révéler… mais qu'on ne mesure nulle part finement.
On décide donc de rénover, de climatiser ou de distribuer 1 600 ventilateurs sans donnée publique vérifiable. Le « 32,6 °C » du maire est donc invérifiable : il le présente comme un fait, mais ces quatre mesures sont lâchées sans aucune méthode ni contexte (heure, étage, pièce, nombre d'élèves, emplacement du thermomètre), et personne ne peut aller les contrôler. C'est l'inverse de la transparence qu'il revendique : un chiffre asséné, pas une donnée partagée.
Une question directe, du coup. Monsieur Ludovic Fagaut, si par hasard vous me lisez : pourriez-vous m'autoriser à consulter les données de température déjà existantes de la Ville et des bâtiments publics (écoles, crèches, gymnases) ? Les relevés que vous citez existent forcément — il suffirait de les ouvrir. Je m'engage à les publier en l'état, avec leur protocole. Chiche ?
9. Low-tech et citoyen : ouvrons nous-mêmes les données
Et si on arrêtait d'attendre ? La bonne nouvelle, c'est que mesurer la température coûte presque rien, et que beaucoup de Bisontins mesurent déjà — sans le savoir, ou chacun dans son coin.
L'idée, sans aucun investissement supplémentaire : des centaines de foyers ont déjà un capteur de température qui tourne en continu — une station perso, un thermomètre connecté, une box domotique (Home Assistant), une sonde de chauffage. Ces données existent, elles dorment. Il suffirait de se coordonner et de mettre en place un point de recueil technique commun — un endroit ouvert où chacun publie sa mesure (avec sa position, son altitude, et si la sonde est à l'ombre / sous abri). On obtient alors, pour zéro euro, un open-data citoyen de la température bisontine, bien plus dense que les deux stations officielles.
Et la Ville n'aurait, elle aussi, rien à débourser pour y contribuer : ses bâtiments publics sont déjà équipés de sondes (gestion technique du bâtiment, chauffage, ventilation) — les fameux relevés que le maire cite en sont la preuve directe. Elle mesure déjà ; il ne lui manque que de publier. Écoles, crèches, gymnases, mairies de quartier : autant de points de mesure existants qui, versés dans un jeu de données ouvert (avec leur protocole), rendraient le débat enfin vérifiable — par tout le monde, et par elle la première.
Ça existe déjà ailleurs et ça marche : Infoclimat (réseau StatIC, justement participatif — la station 000P2 ci-dessus, c'est un habitant), ou Sensor.Community (capteurs citoyens, données ouvertes mondiales). On peut faire pareil, à l'échelle de la ville.
Et c'est ouvert à tous — on peut s'y brancher dès aujourd'hui :
- Sensor.Community : on monte un petit capteur (quelques dizaines d'euros, tutoriels fournis), on s'inscrit sur
devices.sensor.community, et toutes les mesures sont ouvertes (plus de 13 000 capteurs dans le monde). - Infoclimat / réseau StatIC : ouvert à toute station respectant les conditions (abri normalisé, sonde à 1,5 m, dégagement) → relevés publiés en open data ; et un annuaire amateur pour les stations non normées.
Pas besoin, donc, de tout réinventer : il suffit de rejoindre ces réseaux (ou d'y agréger un point de collecte bisontin) pour bâtir, capteur après capteur, la carte de chaleur que la collectivité ne fournit pas.
Pour mesurer là où personne ne le fait (cour bitumée, cour arborée, sous la canopée de Chailluz, une classe), un petit capteur low-tech suffit : un ESP32 (~5 €), une sonde, une batterie et un boîtier — et l'essentiel se récupère (cellules 18650 d'un vieux portable, panneau d'une lampe solaire de jardin, boîtier de réemploi). Il logge tout seul une dizaine de jours et se relève au téléphone en Bluetooth, sans réseau sur place. Posé avec un abri anti-rayonnement (pour mesurer l'air, pas le soleil) et un globe noir (pour le ressenti), il donne une donnée crédible — celle qui manque totalement aux quatre relevés cités au conseil.
Et le meilleur, dans cette histoire : un globe noir, c'est une balle de ping-pong peinte en noir et une sonde à 2 euros. On peut donc l'apprendre aux enfants — les faire construire le capteur, comprendre pourquoi l'ombre rafraîchit, mesurer leur propre cour, et devenir acteurs plutôt que spectateurs de la chaleur. C'est de la sensibilisation concrète, à l'opposé du discours répété en conseil selon lequel tout serait « très, très compliqué », « ça coûte de l'argent », « on va tourner en rond », ou que « rénover l'habitat, c'est entre 2 et 4 milliards ». Tout n'est pas à des millions : mesurer, comprendre et sensibiliser, ça coûte presque rien — et c'est par là qu'on commence.
10. Propositions d'action
Pour la Ville et la Métropole :
- Publier les relevés existants avec leur protocole (heure, étage, orientation, nature exacte des travaux) — sinon ils ne valent rien.
- Quelques capteurs en classe (le prix d'une poignée de ventilateurs) + un jeu de données ouvert, comme d'autres collectivités le font déjà.
- Arbitrer le plan « école par école » sur des faits, pas des anecdotes : priorité aux écoles les plus chaudes, vers de la rénovation profonde (inertie, protections solaires, ventilation nocturne, géothermie quand le sous-sol le permet).
- Faire évoluer les règles patrimoniales. Sur le bâti ancien protégé, l'Architecte des bâtiments de France et la DRAC interdisent souvent volets et protections solaires extérieures — un frein direct à l'adaptation (au 97, faute de volets, on en est réduit aux couvertures de survie sur les vitres). À négocier et assouplir : protections réversibles, teintes validées, dispositifs discrets. La vraie question, posée sans détour : la DRAC peut-elle encore se permettre d'ignorer le réchauffement climatique et de bloquer la végétalisation au nom de la « protection du patrimoine » ? Car ce patrimoine, regardez le schéma et les vues d'artiste plus haut : une rue habillée de houblon et d'ombre n'est pas dénaturée, elle est mise en valeur — et, le houblon perdant ses feuilles l'hiver, l'aménagement est réversible. Protéger un centre ancien, ce n'est pas le figer en fournaise : c'est le rendre vivable.
- Végétaliser : le meilleur compromis. Plutôt que de vouloir figer la ville dans son état actuel, faire de la végétalisation la priorité d'adaptation : arbres d'alignement, cours « oasis » désimperméabilisées, fontaines et points d'eau, revêtements clairs. C'est rafraîchissant, réversible, largement compatible avec le patrimoine, et le plus efficace par euro investi — c'est la conclusion de la vidéo du Monde « Quels sont les moyens les plus efficaces pour rafraîchir une ville ? » (Pierre Lecornu).
Pour les écoles, tout de suite :
- Classe à l'ombre / en forêt les jours rouges (cadre des Aires terrestres éducatives), effectifs réduits dans les salles surchauffées.
Pour nous, citoyens :
- Mutualiser nos capteurs : un point de recueil commun + un protocole minimal = un open-data participatif de la température, sans dépenser un euro de plus.
- Mesurer les angles morts (cour bitumée vs arborée, canopée de Chailluz) avec quelques capteurs low-tech de réemploi, et ouvrir les données.
La question qui dérange : rénover pour le confort, ou pour l'activité ?
Un dernier point, et j'assume que c'est en partie une opinion — je la signale comme telle.
Les faits, d'abord. Les chantiers publics dérapent souvent : la Cour des comptes documente des surcoûts de 20 à 30 % sur les grosses opérations, et l'on estime à 5 à 10 milliards d'euros par an ce que coûtent les surcoûts de la construction publique en France (La Gazette des communes, Économie Matin) — le musée des Confluences est passé de ~60 à 306 M€, le Grand Paris Express affiche +13 Md€. Par ailleurs, le BTP est un pilier : ~215 Md€ de chiffre d'affaires, 1,7 million d'emplois, et l'État l'a explicitement soutenu (France Relance : ~10 Md€ fléchés vers le secteur, dont 6,7 Md€ de rénovation énergétique — economie.gouv.fr).
Ma lecture, maintenant — discutable, et je la pose en question : quand on choisit systématiquement de rénover lourdement ou reconstruire, est-ce toujours pour le confort des gens… ou aussi parce que c'est du chantier, donc de l'activité et de l'emploi ? Faire travailler le BTP est légitime et utile. Mais le réflexe « gros travaux = bonne politique » mérite d'être interrogé : une canopée de houblon, des voiles d'ombrage, des arbres, des capteurs — ça améliore le confort vite et pour pas cher, mais ça fait peu de chantier et donc peu d'écho économique. À l'inverse, une rénovation lourde coûte des millions, dérape parfois, et ne tient pas toujours l'été (on l'a vu). La vraie question n'est pas « rénover ou pas » — la rénovation thermique profonde reste nécessaire et crée de l'emploi utile — mais rénover avec discernement : viser le confort réel par euro dépensé, mesures à l'appui, plutôt que le volume de travaux. Faire travailler les gens, oui — mais à bon escient, pas « à tout prix ».
Ce que je retiens
Je ne retiens pas un camp, mais une ligne de partage : d'un côté les phrases d'affichage (« on agit », « le dogme tombe ») ; de l'autre celles qui disent le réel (« on ne compare pas ce qui n'est pas comparable », « même un bâtiment passif mal utilisé chauffe », « planter des arbres »). Le vrai sujet n'est pas idéologique, il est technique, mesurable et ouvrable. La meilleure réponse à une polémique sur un chiffre invérifiable, ce n'est pas une autre polémique : c'est de la donnée, partagée. Et ça, pour une fois, on n'a besoin de personne pour commencer.
Ce que je vais surveiller
- Le plan canicule « école par école » : quelles écoles, quels travaux, quel calendrier ?
- La trajectoire de rénovation thermique (accélération réelle ou maintien) ?
- La cellule de crise demandée par l'opposition : mise en place ?
- L'ouverture des données : capteurs + jeu de données publics, oui ou non ?
- Le conseil municipal exceptionnel canicule demandé par LFI (s'il se tient).
Brouillon du 28 juin 2026 — Nicolas Jeudy. Citations issues d'une transcription automatique, à revérifier au timecode avant publication. Une erreur ? Un chiffre, un nom, une attribution ? Signalez-la, je corrige : la transparence, ça vaut aussi pour moi.