Un texte politique passe sur mon fil. Il cite trois phrases entre guillemets, tirées d'une vidéo. Il ne donne ni le lien, ni la date, ni le nom des gens qui parlent. Sous le texte, une trentaine de réactions, neuf commentaires, et pas une seule personne qui demande à voir la vidéo. Alors je l'ai cherchée. Vingt minutes plus tard, j'avais l'enregistrement, la transcription horodatée, et de quoi vérifier ligne à ligne. Voilà ce que ça donne — y compris là où l'auteur du post a raison.


Le geste, avant l'opinion

Trois commandes suffisent, et n'importe qui peut les refaire.

yt-dlp -x --audio-format m4a -o "extrait.%(ext)s" "<url de la vidéo>"
whisper extrait.m4a --model medium --language fr --output_format all
grep -n -B2 -A1 -iE "motclé" extrait.srt

La première récupère l'audio d'une vidéo publiée sur à peu près n'importe quelle plateforme. La deuxième la transcrit avec les timecodes. La troisième retrouve la phrase citée et son horodatage. Sur une machine ordinaire, sept minutes d'enregistrement se transcrivent en moins d'une minute. Il n'y a ni abonnement, ni compétence rare, ni accès privilégié : c'est du logiciel libre et de la patience.

Je détaille ça d'abord, avant tout jugement, parce que c'est le seul élément de cet article qui vaudra encore quelque chose dans deux ans, quand la polémique du jour aura été remplacée par une autre.

💡
Ce qu'il faut retenir de cet article Vérifier une vidéo citée sans source prend une vingtaine de minutes, avec des outils libres et gratuits. Tout le reste — les verdicts, les nuances, mes états d'âme — découle de ce geste-là.

Le cas d'école

Le texte que j'ai vérifié a été publié le 10 août 2026 sur LinkedIn par Laurent Croizier, député MoDem de la 1re circonscription du Doubs et conseiller municipal de Besançon, sous le titre « LFI : Personne ne peut dire qu'il ne savait pas ! ». Il met en cause deux épisodes : un colloque tenu à l'Assemblée nationale, et le concert interrompu de la DJ Barbara Butch à Grenoble.

Je l'ai choisi pour trois raisons. Il est bien écrit — un tract grossier ne convainc personne, un texte solide bâti sur des faits partiels circule. Il repose sur des faits réels, ce qui rend la vérification intéressante plutôt que triviale. Et il est signé par un élu de ma ville, sur un sujet qui concerne ma ville.

Un mot de contexte sur l'auteur, non pour le disqualifier mais pour situer : Laurent Croizier s'est allié le 11 octobre 2025 à Ludovic Fagaut (LR) et figurait en 3e position de la liste « Ensemble Besançon avance », victorieuse au second tour des municipales avec 53,29 %. Il écrit sur des listes qui étaient ses adversaires directes cinq mois plus tôt. Ça ne rend rien faux, et je ne m'en servirai pas comme d'un argument. Ça explique le degré de charge.

Un dernier mot sur mes propres limites, avant d'entrer dans le fond : les sept minutes que j'ai transcrites sont elles-mêmes un extrait d'un colloque de plusieurs heures, et je n'ai pas trouvé l'intégrale. Je vérifie donc un extrait, en le sachant, et je le dis. L'audio, le .srt horodaté et la transcription complète sont conservés et fournis à qui les demande — c'est ce qui rend cet article contredisable.

Ce que dit vraiment la vidéo

Il s'agit du colloque « Drogues et addictions : contre les obsessions réactionnaires, changeons de paradigme », organisé le 18 juin 2026 à l'Assemblée nationale par le député LFI Andy Kerbrat, en trois tables rondes : causes des addictions, prévention et réduction des risques, décriminalisation et bilan de la pénalisation.

La séquence s'ouvre sur la présentation de l'intervenante, Mabrouka Ben Ameur, « invitée dans son cadre d'ancienne personne ayant été revendeuse de produits, ayant subi la répression […] avec toutes les problématiques d'être aussi une ex-détenue pour trafic ». C'est explicitement un témoignage de vécu sollicité pour éclairer la table ronde sur le bilan de la pénalisation.

Son propos, dans l'ordre, tient en trois moments.

La prison n'interrompt pas le trafic. « Beaucoup de gens se disent : c'est bon, ça y est, prison, ça veut dire fin de parcours. Alors pas du tout, déjà d'une j'ai continué mon trafic en prison, donc ça n'a pas changé grand-chose » (03:29). Elle a purgé trois ans, à Nice puis à Draguignan.

La sortie n'offre aucune alternative. « Quand je suis sortie, c'est pas Pôle emploi, ni des entreprises, ni des recruteurs qui m'ont tendu la main. C'est les gens du milieu que je connaissais » (03:55). Sans logement, sans emploi, elle reprend le trafic le jour de sa sortie — « on est venu me chercher, on m'a avancé du cannabis, j'ai retrouvé mon terrain, mes clients ».

La répression déplace plutôt qu'elle ne résout. De retour à Nice, elle trouve « énormément de police, énormément de caméras » ; elle quitte les stupéfiants pour devenir co-gérante d'un établissement de prostitution à Paris (05:32), puis part à Rotterdam, « de l'illégal au tout légal ».

C'est un argumentaire d'échec du tout-répressif, adossé à un parcours. On peut le trouver déplacé, contestable, mal choisi. Ce n'est pas une apologie de la délinquance : c'est une démonstration que la peine, telle qu'elle est exécutée, ne produit pas ce qu'on attend d'elle.

Le colloque, et le précédent que personne ne cite

Le programme affiché comportait trois tables rondes : « Ressorts psycho-sociaux des drogues : changer de regard sur les consommateurs et les conduites addictives » ; « Prévention, santé mentale et réduction des risques : leviers d'une politique sanitaire face aux addictions » ; « Enjeux socio-économiques du trafic international et opportunités de certaines évolutions législatives ». Selon LCP, y participaient des universitaires, des élus, des spécialistes, des professionnels de santé et des représentants d'associations.

La vidéo elle-même en apprend davantage que les comptes rendus disponibles. La diapositive projetée derrière les intervenants affiche l'horaire — 17 h à 19 h 30, soit deux heures et demie dont sept minutes circulent — et une partie du trombinoscope des participants, où figure Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des droits de l'Homme depuis mai 2024, avocate au barreau de Paris et cofondatrice de l'Observatoire parisien des libertés publiques. Un autre écran identifie Fabrice Olivet, directeur d'ASUD (Auto-Support des Usagers de Drogues), association fondée en 1992 et acteur reconnu de la réduction des risques en santé publique. Le collectif Police contre la prohibition, qui réunit des membres des forces de l'ordre favorables à la dépénalisation de l'usage, avait été invité et a décliné.

Autrement dit, le panel n'avait rien de confidentiel : la principale association française de défense des droits humains y siégeait. On peut être en désaccord avec ce qui s'y est dit — c'est le propre d'un débat — mais présenter cette table ronde comme une réunion clandestine d'apologistes ne résiste pas à l'examen de la première image de la vidéo.

Maintenant, l'argument central du post : un tel colloque « n'avait pas sa place à l'Assemblée nationale ». Il se trouve que la commission d'enquête sénatoriale sur l'impact du narcotrafic — créée à l'initiative du groupe Les Républicains, et dont les conclusions ont nourri la loi narcotrafic — a auditionné le 26 février 2024 Émile Diaz, dit « Milou », ancien trafiquant. Le Sénat a également entendu le président de la Commission nationale de protection et de réinsertion des repentis.

Autrement dit : faire témoigner devant le Parlement quelqu'un qui a trafiqué, pour comprendre comment fonctionne un trafic et pourquoi la peine n'y change rien, est une pratique parlementaire ordinaire — que la droite sénatoriale a elle-même employée deux ans plus tôt, sans que quiconque y voie une apologie. Ce qui est en cause dans le post n'est donc pas le principe du témoignage. C'est la conclusion politique qu'on en tire.

Il reste une différence réelle, et elle mérite d'être dite parce qu'elle est le seul reproche solide qu'on puisse faire à ce colloque : une commission d'enquête produit un compte rendu public, consultable sur le site du Sénat, avec les noms, les questions et les réponses. Le colloque du 18 juin n'a laissé ni programme public en ligne, ni compte rendu, ni replay — pas même sur le site du député qui l'organisait. Cette absence de traçabilité est ce qui permet à sept minutes découpées de devenir la seule version disponible. La leçon vaut pour l'organisateur autant que pour celui qui exploite l'extrait.

Qui est Andy Kerbrat

Né le 1er octobre 1990 à Toulouse, 35 ans. Ouvreur de cinéma, employé de centre d'appels, puis chargé d'assistance automobile. Syndicaliste CGT à partir de 2014, à la suite d'accidents de sécurité au travail, militant LGBT, membre de LFI depuis 2016. Élu député de la 2e circonscription de Loire-Atlantique (Nantes) en 2022, réélu en 2024. Il siège à la commission des Lois — c'est-à-dire que la matière pénale, donc la pénalisation de l'usage de drogues, relève directement de son champ de travail parlementaire.

Les indicateurs de Datan le situent à 86 % de participation aux votes (moyenne des députés : 89 %) et 99 % de loyauté à son groupe.

Sur l'affaire : interpellé en octobre 2024, il reconnaît les faits, annonce un protocole de soins, suspend son activité parlementaire plusieurs mois, puis revient en déclarant « j'ai failli, c'est vrai ». Il a été condamné à 1 000 € d'amende. Selon une enquête de Mediapart, environ 25 000 € de frais de mandat auraient servi à ses achats ; il conteste avoir utilisé de l'argent public pour sa consommation et a remboursé 95 % de la somme en avril 2025.

Ce dernier point mérite d'être relevé pour une raison précise : c'est le grief le plus lourd du dossier, et le post n'en dit pas un mot. Un texte écrit pour informer sur ce député aurait commencé par là. Un texte écrit pour produire un affect préfère la scène du métro et la vidéo coupée.

"
Quand je suis sortie, c'est pas Pôle emploi, ni des entreprises, ni des recruteurs qui m'ont tendu la main. C'est les gens du milieu que je connaissais.
— Mabrouka Ben Ameur, colloque du 18 juin 2026 à l'Assemblée nationale (03:55) · la phrase que l'extrait diffusé ne montre pas

Le fact-check, affirmation par affirmation

1. « Un député LFI condamné pour l'achat de drogue à un mineur en 2024 »

⚠️
Verdict Partiellement vrai — la qualification est fausse.

Andy Kerbrat a été interpellé le 17 octobre 2024 dans le métro parisien avec 1,35 g de 3-MMC achetés à un vendeur mineur. Il a été condamné à 1 000 € d'amende pour usage de stupéfiants. « L'achat de drogue à un mineur » n'est pas une infraction : c'est la cession à un mineur qui constitue une circonstance aggravante, et elle vise le vendeur. Le post transforme le contexte des faits en chef d'accusation.

Réserve de méthode que je signale : le montant et la date de la condamnation, je ne les ai trouvés que chez Frontières, média classé à l'extrême droite, et dans la base Poligraph qui la classe en condamnation non définitive. Je n'ai pas trouvé de confirmation par un média généraliste. Je le mentionne parce qu'un fact-check qui cache la faiblesse de ses propres sources ne vaut pas mieux que ce qu'il corrige.

2. « Une militante LFI, condamnée pour trafic de drogue et proxénétisme »

⚠️
Verdict Partiellement vrai — la condamnation pour proxénétisme n'est pas établie.

Militante LFI : établi, et par elle-même. Elle remercie « le député Andy Kerbrat », déclare avoir été « directrice de campagne pendant les municipales pour la candidate Aziza Nouioua », et le présentateur la nomme « camarade » (00:53).

Condamnée pour trafic : oui, trois ans de détention.

Condamnée pour proxénétisme : non établi. Elle raconte avoir été co-gérante d'un établissement de prostitution à Paris, fermé par la justice — elle ne fait état d'aucune condamnation pour ces faits, et je n'en ai trouvé aucune trace. Le post convertit un récit de vie en casier judiciaire. C'est une opération courante et c'est une faute : ce qu'une personne raconte d'elle-même n'est pas ce dont elle a été jugée.

3. « Revendique avec le sourire la poursuite de son trafic en prison »

Verdict Le fait est exact. ⚠️ Sa fonction est supprimée. ⚠️ Le sourire n'est ni sur ce visage, ni à ce moment.

La phrase est bien prononcée, à 03:29, et je ne vais pas prétendre le contraire. Mais elle n'est pas un titre de gloire : elle est le premier terme d'une démonstration dont le second terme, trente secondes plus tard, est « ce n'est pas Pôle emploi qui m'a tendu la main ». Le post garde le trafic et jette la réinsertion. C'est la coupe centrale, et c'est celle qui change tout : elle transforme un argument sur l'inefficacité de la peine en aveu cynique.

Reste le « avec le sourire et une légèreté irresponsable ». Ce détail paraît accessoire ; il ne l'est pas, puisque c'est lui qui fait passer un témoignage pour une provocation. Il se vérifie à l'image, et l'image le contredit.

J'ai extrait les vues de la séquence toutes les deux secondes sur la fenêtre 03:20–03:45, celle qui encadre la phrase, puis toutes les vingt secondes sur l'intégralité de son intervention. Sur toutes ces vues, l'oratrice a le même visage : concentrée, mains jointes devant elle ou gestes d'explication, sourcils mobiles quand elle appuie un point. Pas un sourire — ni au moment de la phrase, ni ailleurs dans son témoignage.

J'ai regardé aussi le reste de la table, puisque le post écrit « à ses côtés ». Et là, il y a bien un sourire — il faut le dire, parce que c'est probablement lui qui a nourri l'impression.

Andy Kerbrat sourit, franchement, entre 04:41 et 04:47. Pas pendant la phrase sur le trafic en prison : soixante-dix secondes plus tard, et sur un tout autre passage. À ce moment-là, l'intervenante explique que la seule chose qui avait changé à Nice pendant ses trois années de détention, c'est le nombre de caméras et de policiers — « ça, ça avait changé par contre » (04:41). Le reste du temps, il écoute stylo à la bouche ou prend des notes, tête baissée.

Le sourire existe donc, mais il n'est ni sur le visage que le post désigne, ni au moment qu'il décrit. « Une militante LFI revendique avec le sourire la poursuite de son trafic en prison » : la militante ne sourit pas, et la personne qui sourit le fait ailleurs, sur autre chose.

Je dis ce que ma méthode permet et rien de plus : un échantillonnage, même serré, ne prouve pas qu'aucune expression fugace n'a traversé un visage en six minutes. Il établit en revanche qu'on ne peut pas décrire cette phrase comme une revendication souriante sans contredire ce que montre la vidéo.

Et quand bien même un sourire y figurerait, il resterait une question à laquelle aucune image ne répond : un sourire ne dit pas ce qu'il approuve. On sourit de gêne, par politesse, à une remarque de son voisin, à quelque chose qui se passe hors champ. Lire dans une expression l'adhésion au propos en cours, c'est ajouter au document ce qu'on a décidé d'y trouver — précisément le geste que cet article s'emploie à décrire.

4. « La lutte contre les délinquants y est qualifiée d'oppression policière, d'ordre raciste et de répression politique »

Verdict Vrai — et c'est le député lui-même qui parle.

« Cette oppression, cette répression policière » et « des personnes qui sont là sur le terrain pour faire appliquer l'ordre raciste » sont prononcés entre 06:56 et 07:12, en conclusion de la séquence. « Répression politique » figure dans la présentation liminaire. Le tout dans une comparaison explicite avec la War on Drugs de Nixon (datée 1969 dans la vidéo ; c'est 1971).

L'identification du locuteur demande la vidéo et pas seulement la bande-son, et quatre éléments convergent : la témoin remercie explicitement « le député Andy Kerbrat de me donner la parole » (00:53), donc celui qui préside la séance est lui ; c'est le même homme qui la présente à 00:15 et qui conclut à 07:05 ; il occupe la place centrale du pupitre, devant l'écran de contrôle, celle du modérateur — et l'organisateur du colloque, c'est Kerbrat ; enfin son visage correspond à la photographie publique du député.

Sur ce point, le post dit donc vrai. C'est bien un député de la République, dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, qui qualifie l'action des forces de l'ordre contre les trafics d'« ordre raciste » — pas un intervenant extérieur, pas un modérateur anonyme. Le fait mérite d'être discuté pour lui-même, et on a parfaitement le droit de le trouver grave.

Un mot sur l'ambiance, parce qu'elle explique quelque chose sans rien excuser. Ce colloque est un entre-soi : l'intervenante est présentée comme « camarade », l'auditoire est acquis, le ton est celui d'une réunion entre gens déjà d'accord. C'est le cadre ordinaire d'un colloque militant, et c'est probablement pour ça que la formule sort avec cette facilité — devant un public acquis, on ne se surveille pas. Mais l'entre-soi n'a jamais été une circonstance atténuante. Ces mots sont prononcés par un parlementaire, dans un bâtiment de la République, et personne dans la salle ne les relève. C'est même l'inverse d'une excuse : ce qui se dit sans contradiction devant les siens en dit plus long que ce qu'on soutient face à un contradicteur.

Ce qui reste vrai, c'est qu'on n'avait pas besoin de couper une vidéo, ni de taire son origine, pour le dire.

5. La campagne d'affiches et le concert de Barbara Butch

Verdict Vrai sur les faits matériels.

Le 12 mai 2026, la section grenobloise de LFI appelle sur Instagram à la déprogrammation de la DJ du festival Le Cabaret frappé. Le visuel, avec logo LFI, la représente tachée de sang devant un drapeau arc-en-ciel frappé d'une étoile de David. Mathilde Panot a elle-même reconnu un « mauvais tract ».

Le 18 juillet, le concert est interrompu au bout d'une vingtaine de minutes par une centaine de manifestants. La ville dénonce des jets de bouteilles en verre visant délibérément la scène et un sabotage des installations électriques ; la maire Laurence Ruffin porte plainte contre X ; le parquet ouvre une enquête pour entrave à la liberté. Le 23 juillet, Barbara Butch porte plainte notamment contre LFI pour incitation à la haine et à la violence.

Sur ce bloc, le post décrit correctement ce qui s'est passé.

6. « L'agression orchestrée par ce parti »

⚠️
Verdict Non établi.

Appeler au boycott est documenté. Avoir organisé l'irruption ne l'est pas — c'est précisément l'objet de l'enquête ouverte par le parquet. Écrire « orchestrée » avant toute qualification judiciaire, dans un texte qui reproche à d'autres de défier l'autorité et la loi, est une contradiction de méthode.

Deuxième glissement, d'échelle : la section locale de Grenoble devient « les cadres du parti de Mélenchon », puis « ce parti », puis « ils ». La direction nationale a désavoué le tract. On peut juger ce désaveu tardif ou insuffisant ; on ne peut pas le faire disparaître.

7. « Qui lui reproche ses positions publiques contre l'antisémitisme »

⚠️
Verdict Motif substitué.

Le grief écrit par LFI Grenoble n'est pas « ses positions contre l'antisémitisme » : c'est sa signature d'une tribune (parue dans Le Point en mars 2026) soutenant la proposition de loi Yadan, et une participation supposée à la Pride de Tel-Aviv 2025 — événement en réalité annulé. La loi Yadan, présentée comme visant les nouvelles formes d'antisémitisme, était combattue par une pétition de plus de 700 000 signataires pour ses effets sur la liberté d'expression, et a été retirée. Barbara Butch elle-même déclarait en mai : « J'ai signé une tribune, je n'aurais pas dû. »

Ça ne rend pas le boycott légitime. Ça veut dire que le post remplace le motif réel — le soutien à un texte — par un motif reformulé qui rend l'accusation d'antisémitisme automatique.

8. « Il y a quelques mois à Besançon, les écologistes, les communistes, les socialistes ont scellé une alliance politique avec ce parti »

⚠️
Verdict Partiellement vrai — et l'ordre des événements est inversé.

LFI a renoncé à l'union le 27 octobre 2025 et présenté sa propre liste, conduite par Séverine Véziès (10,90 % au premier tour). La liste d'Anne Vignot au premier tour réunissait les Écologistes, le PS (rallié le 8 janvier 2026), le PCF, Génération·s, À Gauche Citoyens, L'Après, Debout ! et L'Engagement — sans LFI. La fusion Vignot–Véziès date du 16 mars 2026, entre les deux tours, accord présenté comme démocratique et non programmatique, avec Véziès en 3e position.

Il y a donc bien eu alliance, il y a cinq mois. Mais c'est une fusion de second tour, après un refus venu de LFI elle-même. « Sceller une alliance politique » suggère un choix initial et assumé. Ce n'est pas ce qui s'est passé.

9. « Fermer les yeux ou se taire, c'est être complice »

Verdict Contredit par les faits.

Le PS, les écologistes et le PCF ont publiquement demandé à LFI une condamnation claire des faits de Grenoble. Trois cents personnalités ont signé une tribune de soutien à l'artiste le 22 juillet. Éric Piolle, ancien maire de Grenoble, a interpellé Jean-Luc Mélenchon dans une lettre ouverte publiée par Libération le 28 juillet, lui demandant de reconnaître une erreur. La gauche non-LFI n'a pas fermé les yeux : elle a fait exactement l'inverse, et publiquement.


Sept écarts, et pas un seul dans l'autre sens

Je n'emploierai pas le mot « désinformation », et je veux dire pourquoi, parce que c'est un point de méthode et pas une précaution de langage. Ce mot suppose l'intention de tromper. L'intention ne se prouve pas : on peut très bien reprendre de bonne foi un extrait qui circule, sans l'avoir vérifié, en pensant sincèrement qu'il dit ce qu'on croit qu'il dit. C'est même l'hypothèse la plus probable. Et le mot serait faux pour une bonne partie du texte, dont plusieurs affirmations sont exactes.

Ce qui se prouve, en revanche, c'est la liste. La voici, ramassée.

L'affirmation Ce qui est établi
« Condamné pour l'achat de drogue à un mineur » Condamné pour usage de stupéfiants ; l'infraction citée n'existe pas
« Condamnée pour trafic de drogue et proxénétisme » Trafic : oui. Proxénétisme : aucune condamnation établie — elle le raconte, ce n'est pas la même chose
« La lutte contre les délinquants y est qualifiée d'ordre raciste » Exact — prononcé à 07:12 par le député Andy Kerbrat lui-même
« Revendique la poursuite de son trafic en prison » Exact — mais la phrase qui suit à 03:55, sur l'absence de réinsertion, est coupée
« avec le sourire et une légèreté irresponsable » L'intervenante ne sourit à aucun moment ; le seul sourire net est celui du député, 70 secondes plus tard et sur un autre passage
« Agression orchestrée par ce parti » Non établi ; enquête ouverte, aucune qualification à ce jour
« Lui reproche ses positions publiques contre l'antisémitisme » Le grief écrit est la signature d'une tribune pro-loi Yadan et une Pride à Tel-Aviv (annulée)
« Ont scellé une alliance » à Besançon LFI avait refusé l'union en octobre 2025 ; fusion technique de second tour en mars 2026
« Fermer les yeux ou se taire » PS, écologistes, PCF ont demandé une condamnation ; Piolle a écrit à Mélenchon dans Libération
⚖️
Le seul raisonnement que je me permets Huit écarts, et pas un seul en faveur de ceux que le texte accuse. Quand on se trompe par inattention, les erreurs tombent des deux côtés. Une distribution à ce point orientée ne prouve aucune intention — elle décrit un texte écrit pour conclure avant d'avoir vérifié.

C'est le seul raisonnement que je me permets ici, et il ne demande de sonder l'intention de personne. Quand quelqu'un se trompe, ses erreurs se répartissent au hasard : certaines desservent sa thèse, d'autres la servent. Ici, aucune ne la dessert. Pas une seule fois le texte ne se trompe en faveur de ceux qu'il accuse — il ne mentionne pas non plus le grief le plus lourd du dossier Kerbrat, les 25 000 € de frais de mandat, qui l'aurait pourtant servi mais aurait obligé à préciser que la somme a été remboursée.

Une distribution d'erreurs à ce point orientée n'est pas de l'inattention. Ce n'est pas non plus, nécessairement, du mensonge : c'est ce que produit un texte écrit pour conclure avant d'avoir vérifié. On part de ce qu'on veut démontrer, on retient ce qui va dans ce sens, on ne cherche pas plus loin — et à chaque bifurcation, on prend sans y penser la version la plus défavorable. Le résultat est un texte dont chaque brique isolée peut se défendre, et dont l'assemblage est faux.

C'est aussi pour ça que le refus de répondre aux trois demandes de source compte autant. Une fois qu'on vous demande la pièce, la bonne foi cesse d'être une hypothèse : elle devient un choix, celui de fournir ou non ce qui permettrait de vous contredire.

« Parti extrémiste » : où il a raison, et où il décroche

C'est le mot qui structure tout le post, et il faut commencer par lui donner raison.

Par circulaire du 2 février 2026, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a classé La France insoumise dans le bloc « extrême gauche » pour la présentation des résultats des municipales, aux côtés de Lutte ouvrière et du NPA — le PCF, lui, restant classé « gauche ». C'était la première fois depuis la création du mouvement en 2016. LFI a attaqué la circulaire, l'UDR aussi, classée symétriquement à l'extrême droite. Le Conseil d'État a rejeté les deux recours par une décision du 27 février 2026, n° 512694, publiée au recueil Lebon, estimant qu'au vu de la situation politique et des alliances observées pour ces élections, le classement n'était entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation.

Écrire « parti d'extrême gauche » n'est donc pas une invention polémique : c'est la nuance administrative en vigueur, validée par le juge.

Sur quoi repose exactement ce classement

C'est la question que tout le monde devrait se poser avant de brandir l'étiquette, et la réponse est publique.

À quoi servent les nuances, d'abord : elles ne qualifient pas la dangerosité d'un parti. Instituées sous leur forme actuelle par un décret de décembre 2014, elles servent à agréger les résultats au niveau national pour l'information des pouvoirs publics et des citoyens, et à suivre les tendances dans le temps. C'est un outil statistique, pas un jugement. La circulaire est publique : elle charge les préfets d'attribuer 26 nuances aux candidats et 25 aux listes, réparties en six blocs de clivage — extrême gauche, gauche, divers, centre, droite, extrême droite. Elle distingue par ailleurs explicitement la nuance, attribuée par l'administration, de l'étiquette, que le candidat choisit librement : personne à LFI n'a jamais revendiqué celle-là.

Les critères appliqués sont, selon le constitutionnaliste Jean-Pierre Camby, un faisceau d'indices objectifs : les ralliements, l'appartenance à un groupe parlementaire, les candidatures, les alliances électorales — et, en pratique, le groupe d'affiliation au Parlement européen, LFI siégeant à La Gauche (GUE/NGL) et non chez les sociaux-démocrates ou les Verts.

Et les motifs invoqués par le ministre lui-même sont de deux ordres. D'abord le comportement institutionnel : « Chez La France insoumise il y a un refus de la discussion parlementaire, des appels systématiques à la censure, on refuse d'aller voir le gouvernement pour des réunions de travail. » Ensuite le choix électoral : LFI a fait le choix de partir seule dans la plupart des communes, hors des alliances de type NUPES ou NFP — ce qui, comme le note le juriste Romain Rambaud, rend logique de la distinguer statistiquement des autres formations de gauche.

Le premier motif est vérifiable, et il est fondé : le 17 septembre 2025, le Premier ministre Sébastien Lecornu reçoit à Matignon le PS, les écologistes, le PCF et le Rassemblement national pour préparer le budget ; LFI est le seul groupe à décliner l'invitation, et Mathilde Panot l'assume publiquement. S'y ajoutent les motions de censure en série — dont celle du 4 décembre 2024, qui a fait tomber le gouvernement Barnier — toutes recensées sur le site de l'Assemblée. Le ministre n'invente donc rien : il décrit une stratégie que LFI revendique.

Reste que ce critère se retourne facilement. Le Rassemblement national, lui, se rend aux réunions de Matignon — et demeure classé « extrême droite ». Si le degré de coopération avec l'exécutif était réellement déterminant, son classement devrait bouger. Il ne bouge pas. Ce qui signifie que ce motif s'ajoute à d'autres, non explicités, ou qu'il tient de la justification après coup. C'est la faiblesse d'un dispositif que le juge ne contrôle qu'au minimum.

Il faut mesurer ce que ça implique. Le classement repose sur le refus de coopérer avec le gouvernement et sur une stratégie d'alliances. Il ne repose ni sur des faits de violence, ni sur des propos racistes ou antisémites, ni sur une quelconque appréciation du programme — le Conseil d'État précise d'ailleurs qu'il n'examine pas le programme des candidats, seulement la légalité de la circulaire au regard de son objectif d'information.

On peut du reste trouver ce critère discutable, et des juristes le font : classer un parti d'après son degré de coopération avec l'exécutif en place revient à faire dépendre son étiquette de la fermeté de son opposition. Le juge ne le censure pas, parce qu'il n'exerce ici qu'un contrôle restreint — mais ce contrôle n'est pas nul pour autant : en 2020, le Conseil d'État avait annulé le classement de Debout la France à l'extrême droite, faute d'éléments objectifs suffisants, et il a validé en 2023 celui du Rassemblement national.

Autrement dit, l'étiquette dit : ce parti ne joue pas le jeu des coalitions ni du dialogue avec le gouvernement. Elle ne dit pas : ce parti est violent, raciste ou antisémite. Le post s'appuie sur la première pour faire entendre la seconde.

Trois précisions supplémentaires, et c'est là que le texte décroche tout à fait.

Le Conseil d'État n'a pas certifié que LFI était extrémiste. Il exerce sur les nuances politiques un contrôle restreint : il vérifie l'absence d'erreur manifeste, pas la justesse du classement. C'est un feu vert donné au ministre, pas un jugement sur la nature d'un parti.

Les chercheurs ne sont pas d'accord entre eux. Frédéric Sawicki et Philippe Corcuff rangent LFI à l'extrême gauche ; Jean-Yves Camus la situe dans la gauche radicale démocratique. Le critère académique n'est pas la virulence du ton, c'est le rapport au système : l'extrême gauche historique conteste la voie électorale, quand LFI vise la prise du pouvoir par les urnes et y présente des listes. Le débat est ouvert ; le trancher d'un mot, c'est choisir un camp de la controverse savante en faisant croire qu'il n'y en a pas.

Enfin, « classé à l'extrême gauche » n'est pas « méthode abjecte », ni « dérives violentes », ni « haine ». Entre la nuance de classement et ces mots-là, il y a exactement ce qu'un texte sérieux devrait démontrer. Le post fait le trajet sans jamais le parcourir : il pose l'étiquette au début, et s'en sert ensuite comme d'une preuve.

Et la démocratie directe, alors ?

Une objection revient souvent, et elle mérite une réponse nette : proposer du référendum d'initiative citoyenne, une assemblée constituante ou davantage de participation ne constitue un marqueur d'extrémisme dans aucune définition sérieuse — le RIC est d'ailleurs porté aussi par le Rassemblement national et fut une revendication transpartisane des Gilets jaunes. Ce n'est pas ce qui vaut à LFI son classement.

Mais il faut aller au bout, sinon on bascule dans l'apologie. Le reproche le mieux documenté adressé à LFI porte précisément sur son propre fonctionnement interne : Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet et Hendrik Davi non réinvestis en 2024, Clémentine Autain et François Ruffin partis en dénonçant l'absence de démocratie interne, tous fondateurs ensuite de L'Après. Un mouvement qui réclame le pouvoir citoyen et dont la direction n'est pas élue par ses adhérents porte une contradiction réelle, formulée par ceux qui en venaient. La retenir n'est pas un réflexe de droite : c'est refuser de faire à LFI le cadeau qu'on refuse à l'auteur du post.

La grille : sept procédés, sept contre-tests

Le point de cet article n'est pas ce post. C'est qu'on peut vérifier n'importe quel texte de ce genre avec sept questions mécaniques, sans rien connaître au dossier et sans avoir d'opinion préalable.

Procédé Ce que ça donne ici Le contre-test
Citation orpheline Trois guillemets, aucun locuteur, aucun horodatage Exiger le lien et le timecode. Ici : les mots existent, la bouche n'est pas la bonne
Récit converti en casier « Condamnée pour proxénétisme » Séparer ce qui est raconté de ce qui est jugé
Amputation de la fonction On garde 03:29, on jette 03:55 Lire les trente secondes suivantes
Montée en généralité Section locale → cadres → parti → « ils » À quel échelon le fait est-il établi ?
Motif substitué « Ses positions contre l'antisémitisme » Quel grief les accusateurs écrivent-ils eux-mêmes ?
Causalité présumée « Orchestrée » Où en est la procédure judiciaire ?
Clôture du débat « Se taire, c'est être complice » Vérifier le silence allégué

Cette grille ne dit pas qui a raison. Elle dit à quelles conditions on peut le savoir. Et elle vaut pour cet article : si j'y contreviens, le reproche est fondé.

Le test de symétrie, et pourquoi il ne donne pas ce qu'on attend

Deux vérifications, parce qu'un texte qui fait d'un comportement la signature d'un parti doit accepter qu'on regarde ailleurs avec le même instrument.

Sur la drogue. En février 2025, Élise Lucet fait passer des tests salivaires à des députés ; la présidente de l'Assemblée juge l'initiative « assez ridicule ». En juin 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu ordonne une campagne de dépistage des ministres, membres de cabinets, préfets et ambassadeurs — et le gouvernement annonce qu'il n'en publiera pas les résultats : « on n'est pas un tribunal ». Une pétition déposée sur la plateforme officielle de l'Assemblée en réclame la publication. Autrement dit : la seule consommation nominativement établie dans nos institutions est celle du député qui a été jugé publiquement et a payé son amende. Le reste est couvert par une décision politique. Ça ne disculpe personne. Ça rappelle que la visibilité d'un fait n'est pas la mesure de sa fréquence.

Sur le racisme. La base Poligraph, qui recense les condamnations d'élus à partir de décisions publiées et de sources journalistiques vérifiables, donne : LFI, 9 condamnations définitives (diffamation, rébellion, violences) — aucune pour racisme ou antisémitisme ; Les Républicains, 18 condamnations définitives (emplois fictifs, financement, corruption) — aucune pour racisme ; le MoDem, parti de l'auteur du post, aucune condamnation recensée, tous motifs confondus. Les condamnations pour provocation à la haine raciale existent bien, mais elles se concentrent ailleurs : Éric Zemmour (confirmée en cassation en 2025), Daniel Grenon (ex-RN), Jean-Eudes Gannat (élu d'une liste d'extrême droite).

Je note ce que ce test ne donne pas : il ne me fournit aucun « et vous alors » à renvoyer. Il aurait été facile d'aller chercher l'affaire du vice-président RN du Grand Besançon, auteur d'un compte anonyme aux propos racistes, sexistes et homophobes, révélée en mai 2026 — mais c'est le RN, pas la liste sur laquelle siège Laurent Croizier, et l'utiliser serait refaire à l'identique la montée en généralité que je viens de lui reprocher. Le miroir est le piège le plus commode de ce genre d'exercice.

Ce que le test donne, en revanche, c'est le déplacement de la vraie question. Elle n'est pas « qui est le plus raciste ». Elle est : quel niveau de preuve exige-t-on avant d'écrire qu'un parti est antisémite ? Ici, la réponse est : un tract local, désavoué en paroles par la direction nationale, et une vidéo qu'on ne cite pas.

Le critère qui reste, et il n'est pas favorable à LFI

Puisqu'on parle de niveau de preuve, allons au bout, sinon ce serait de la complaisance. La question qui vaut, pour une organisation, n'est jamais « combien de fautes » — c'est comment elles sont traitées. Un fait isolé et sanctionné n'engage pas ceux qui n'y sont pour rien ; un fait isolé et couvert engage tout le monde. C'est le critère qu'on applique à l'Église, à la police, aux entreprises : il n'y a aucune raison d'en changer pour un parti.

Appliqué au tract de Grenoble, il donne ceci : Mathilde Panot a reconnu un « mauvais tract », le porte-parole Hadrien Clouet a jugé la manifestation légitime tout en condamnant d'éventuelles violences, et je n'ai trouvé trace d'aucune sanction interne contre la section iséroise ni contre ses responsables — avec la réserve d'usage : ne pas trouver n'est pas prouver l'absence, et je corrigerai si on me montre le contraire.

C'est là que se situe le reproche solide, et il est plus étroit et plus dur que celui du post : non pas « LFI est antisémite », qui exigerait une démonstration que personne ne fournit, mais le désaveu s'est arrêté aux mots. Une organisation qui qualifie quelque chose de mauvais sans jamais en tirer de conséquence finit par en répondre. Formulée ainsi, l'accusation est vérifiable, donc contestable : LFI peut y répondre en produisant une sanction, ou en assumant de n'en avoir pris aucune. C'est exactement ce qu'une accusation devrait permettre — et ce que « méthode abjecte » interdit.

Les commentaires, ou pourquoi l'absence de source est un choix

Le texte a été publié sur deux réseaux, et la comparaison des deux fils est un cas d'école.

Sur LinkedIn, une trentaine de réactions et neuf commentaires. Aucun ne demande la source. Deux appellent à écarter un parti du jeu républicain. Un attribue les propos à Andy Kerbrat — une identification que je n'ai pas pu établir avec la transcription sous les yeux.

Sur Facebook, le fil est plus long, plus violent, et beaucoup plus intéressant, parce que l'auteur y répond. Il répond quatre fois : « LFI n'est rien d'autre que le RN de gauche » ; « Changer de sujet vous semble bien pratique » ; « Belle tentative de détournement d'attention » ; « Tout est vérifiable. LFI est le rassemblement national de gauche ».

Et trois personnes, elles, demandent la source. L'une écrit : « Pour avoir un peu fouillé le Net et n'en avoir trouvé aucune trace, ce ne serait pas mal pour un élu de la République que vous indiquiez vos sources. Merci. » Une autre, en deux mots : « Source de la vidéo ? »

Aucune des trois n'obtient de réponse. L'auteur répond aux attaques, où il a beau jeu ; il ne répond pas aux demandes polies de vérification, et il écrit « tout est vérifiable » à quelqu'un qui l'accuse de mentir, sans rien vérifier pour ceux qui le lui demandent.

C'est le seul reproche que je lui adresse dans cet article, et il ne dépend d'aucune opinion sur LFI : il a diffusé une vidéo dont il ne cite pas l'origine, et il a refusé de la citer quand on la lui a demandée.

Ce qui a marché dans ce fil — et ce n'est pas ce qu'on croit

Le meilleur commentaire du fil n'est pas le plus argumenté.

Le plus argumenté est celui d'un intervenant qui démonte, très correctement, la généralisation : si l'on suit ce raisonnement, écrit-il en substance, faudrait-il conclure que la soumission chimique est une valeur du centre droit parce qu'un sénateur est mis en cause, ou que l'opacité financière est constitutive de la droite à cause des frais d'un président de région ? C'est rigoureux. Ça n'a rien apaisé, parce que c'est du miroir : chacun y lit une attaque contre son camp, et le fil est reparti de plus belle.

Ce qui a fonctionné, c'est le commentaire d'une inconnue. Elle a fait quatre choses, dans cet ordre.

Elle a apporté la pièce manquante sans triomphalisme — le lien vers l'article de LCP, le nom du colloque, celui de l'intervenante : « 2 clics et j'ai trouvé des tas de sources. Mais je vous rejoins, c'est mieux quand les sources sont citées directement par l'auteur du post. »

Elle s'est désalignée des deux camps : « Je ne suis pas du bord de M. Croizier mais je rejoins celles et ceux qui ne souhaitent pas voir les extrêmes au pouvoir. » Personne ne peut la ranger, donc personne ne peut la disqualifier d'un mot.

Elle a concédé des deux côtés : le thème et les invités l'intéressent, le discours anti-police lui déplaît, et surtout elle refuse de conclure — « j'aurais besoin de davantage de contexte, donc d'écouter l'intégralité du colloque pour me faire une opinion plus raisonnée ».

Enfin elle a reposé une question qui admet des réponses : que proposons-nous pour lutter contre les trafics, pour une police gardienne de la paix, pour la prévention, l'éducation, la santé, le travail ? « On peut passer notre temps à dire que LFI et le RN sont le diable, ça ne change rien aux attentes des électrices et des électeurs, à leur déception face aux partis classiques. »

Celui qui réclamait les sources l'a remerciée. C'est le seul endroit de ce fil où deux personnes se parlent normalement.

J'en tire une conclusion qui vaut au-delà de cette affaire : avoir raison ne désamorce rien, ça relance. Ce qui désamorce, c'est d'apporter une pièce que personne n'a, de refuser d'être rangé dans un camp, de concéder ce qui gêne chez soi, et de finir par une question ouverte plutôt que par un verdict. Ça ne convertit personne. Ça offre une sortie honorable à ceux qui la cherchent — et dans n'importe quel fil, ils sont une poignée. Ce sont les seuls qui comptent.

Ce que ça me fait, à moi

Je vais sortir un moment du registre de la vérification, parce que ce serait malhonnête de faire comme si j'avais lu tout ça froidement.

Ces échanges me dérangent, et pas pour la raison qu'on pourrait croire. Ce n'est pas la violence des mots — « racaille », « brebis galeuses », « virez-moi ça », « si la mauvaise foi tuait ». On finit par s'y habituer, et c'est peut-être ça le plus inquiétant. Ce qui me dérange, c'est qu'on n'y apprend rien. J'ai lu les deux fils en entier : je pouvais prédire, au pseudo près, qui allait dire quoi. Ce n'est pas une discussion, c'est un rituel où chacun vient reprendre sa place. Deux cents personnes ont écrit, personne n'a changé d'avis d'un millimètre, et le seul échange où quelqu'un a remercié quelqu'un d'autre tenait en trois messages.

Ce qui me dérange aussi, c'est l'arithmétique. Il faut trois secondes pour partager une accusation et vingt minutes pour la vérifier. Cette asymétrie n'est pas un accident du caractère des gens, c'est la structure même de l'outil : le format récompense la formule et pénalise la nuance, mécaniquement, pour tout le monde. L'auteur du post n'est pas un cynique isolé ; il écrit ce que le format lui rend rentable. C'est ce qui rend le problème sérieux plutôt qu'anecdotique.

Et puis il y a les gens dedans. Une femme a accepté de raconter publiquement, à visage découvert, ce qu'elle avait fait de sa vie : le trafic à quatorze ans, la prison, la rechute, le proxénétisme. Elle savait très bien ce qu'elle risquait en le disant. Deux mois plus tard, sept minutes de son témoignage tournent comme pièce à conviction, avec un chef d'accusation qu'elle n'a jamais eu. Quoi qu'on pense d'elle et de ce qu'elle a fait — et il y a de quoi être sévère — je vois surtout ce que ça produit : la prochaine personne dans son cas ne viendra pas. Elle aura raison de ne pas venir. Et on continuera de légiférer sur les trafics sans jamais entendre quelqu'un qui en revient.

Je ne suis pas au-dessus de ça, il faut que je le dise. Pendant cette enquête, j'ai eu sous la main une affaire de propos racistes visant un élu du camp d'en face, ici, à Besançon. J'ai eu envie de la sortir. Ça m'a démangé pendant une bonne heure. Si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas par vertu : c'est parce que je savais que ça n'aurait rien prouvé, sinon que je sais jouer au même jeu. Ce genre d'envie, tout le monde l'a. C'est précisément pour ça qu'il faut une méthode plutôt que de la bonne volonté.

Ce que je ne dirai pas, en revanche : que c'était mieux avant, que les réseaux sont le mal, ou que les gens qui commentent sont bêtes. Ils ne le sont pas. Beaucoup sont sincèrement inquiets, et souvent pour des raisons qui se défendent — sur les trafics, sur la sécurité, sur l'antisémitisme qui progresse réellement dans ce pays. Ils méritent mieux que ce qu'on leur donne à lire.

Reste ce qui me gêne le plus, et je l'assume : que ce soit un élu. Non parce qu'un député devrait être moralement au-dessus des autres — cette idée-là ne mène nulle part. Mais parce qu'il dispose d'outils que je n'ai pas. Il siège dans l'institution où s'est tenu ce colloque. Il peut en demander l'enregistrement, écrire au collègue qui l'a organisé, poser une question écrite au gouvernement, demander une clarification en séance. N'importe lequel de ces gestes aurait produit quelque chose de vérifiable et de durable. Il a choisi le format qui coûte le moins et rapporte le plus, puis il n'a pas répondu à ceux qui lui demandaient sa source. C'est un choix, et c'est le seul que je lui reproche vraiment.

La seule exigence qui vaille : la traçabilité

Arrivé au bout, je ne vais pas conclure que l'un a tort et l'autre raison. Ce n'est pas ce que j'ai trouvé, et personne n'a besoin d'un article de plus qui distribue les points.

Ce que j'ai trouvé, c'est un manquement commun, et il n'a pas de couleur politique.

Un colloque s'est tenu dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, sur une politique publique qui concerne tout le monde, avec des intervenants dont un témoignage rare. Il n'en existe ni programme public en ligne, ni compte rendu, ni enregistrement intégral — pas même sur le site du député qui l'organisait. Deux mois plus tard, sept minutes découpées par un compte militant sont devenues la seule version accessible de cet événement. C'est un échec de l'organisateur avant d'être une manipulation de qui que ce soit : ce qui n'est pas documenté sera raconté par d'autres.

À l'inverse, la commission d'enquête sénatoriale sur le narcotrafic, qui a auditionné un ancien trafiquant en février 2024, publie ses comptes rendus intégraux, nominatifs, consultables par n'importe qui. Résultat : personne n'a pu en faire une vidéo scandaleuse, parce que le contexte est à un clic.

Et un élu a publié un texte grave — antisémitisme, apologie de la délinquance, violence — en diffusant une vidéo et en citant trois phrases entre guillemets sans donner la source, alors qu'il lui aurait suffi de coller un lien. Puis, quand trois personnes la lui ont demandée sous son propre post, il ne leur a pas répondu. Ses lecteurs ont approuvé sans pouvoir vérifier, parce qu'il ne leur en avait pas donné les moyens.

🚨
Si vous citez, liez Et si vous organisez un débat public dans une institution publique, publiez-en la trace. Ce ne sont pas des exigences morales, ce sont des exigences matérielles, peu coûteuses, et vérifiables par n'importe qui.

Le reste — savoir s'il faut s'allier avec tel parti, si telle politique des drogues est la bonne — ne se tranche pas par un fact-check. Ce sont des choix politiques, ils appartiennent aux électeurs, et ils supposent seulement qu'on discute à partir des mêmes pièces.

Combattre quoi, au juste ?

Il reste une phrase du post dont je n'ai rien fait, et c'est peut-être la plus importante : « On ne s'associe pas avec les extrêmes, de gauche comme de droite. […] On les combat ! »

Après avoir regardé comment cette étiquette s'attribue, je n'arrive plus à lui donner de sens. Le classement en « extrême gauche » repose, de l'aveu du ministre, sur un refus d'aller aux réunions de Matignon et sur une stratégie d'alliances aux municipales. C'est une position dans un tableau statistique, validée sous contrôle restreint par un juge qui précise lui-même ne pas examiner les programmes. Alors on combat quoi ? Une case administrative ? Le mot fait un bruit de bataille et ne désigne rien qu'on puisse saisir.

Ce que je vois, moi, et qui mérite d'être combattu, tient en une liste courte et vérifiable : le raccourci, la conclusion facile, l'absence de sources, le noir ou blanc là où presque tout est en nuances, et surtout — surtout — les postures qui verrouillent la discussion d'avance. « Fermer les yeux ou se taire, c'est être complice » en est une : elle ne laisse à personne d'autre issue que l'assentiment. Refuser de s'asseoir à une table de travail en est une autre. Ne pas répondre à trois personnes qui vous demandent poliment votre source en est une troisième.

Je ne dis pas que la méthode remplace le fond. Ce serait une bêtise, et une bêtise dangereuse : on peut sourcer impeccablement, débattre avec élégance et porter un programme qui retire des droits à des gens. La courtoisie n'a jamais garanti le contenu, et remplacer l'examen des programmes par l'examen des manières, c'est se désarmer.

Ce que je dis, c'est que la méthode est ce qui rend le fond accessible. On ne peut discuter d'un programme qu'avec quelqu'un qui accepte d'en discuter. Verrouiller le débat, c'est empêcher qu'on regarde ce qu'on propose vraiment — et ça, c'est condamnable quel que soit le contenu qu'il y a derrière.

Ce critère-là a une propriété que l'étiquette n'aura jamais : il s'applique à tout le monde, sans exception et dans les deux sens. Il attrape La France insoumise quand elle décline une réunion de travail sur le budget. Il attrape l'auteur de ce post quand il diffuse une vidéo sans sa source et ne répond pas à ceux qui la réclament. Il m'attraperait moi si je publiais cet article sans les liens qui sont en bas de page. Personne n'en est dispensé d'office, et c'est exactement ce qui le rend utilisable.

Ce qui reste ouvert

Deux choses que je n'ai pas pu établir et que je continue de chercher : l'intégrale du colloque du 18 juin, pour situer ces sept minutes dans les deux heures et demie de débat, et une éventuelle trace judiciaire sur le volet proxénétisme.

Si quelqu'un dispose de l'une des deux, je corrige cet article et je le signale en tête — y compris, comme sur le point de l'« ordre raciste », si la correction joue en faveur du texte que je vérifie.

Je ne milite dans aucun parti et je n'ai pas voté pour les gens dont je parle ici — ni contre eux, d'ailleurs, ça ne regarde que moi. Je vote, je lis les textes, et quand quelqu'un met trois guillemets sans donner sa source, je vais chercher la source. Ça prend vingt minutes. La transcription horodatée complète — audio, .srt et texte — est à disposition de qui la demande, quel que soit son avis : écrivez-moi. C'est le minimum que je dois à quiconque voudrait me contredire.

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